le blog de Jean-Florent Rérolle

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lundi 20 septembre 2010

Grandeurs et misères de l’EVA

Dans un article publié en deux parties (1 et 2) dans le blog de la DFCG, François Meunier présente de manière détaillée l’EVA (Economic Value Added) ou encore appelée par certains (comme McKinsey), profit économique. Cette expression permet d’éviter d’utiliser un acronyme dont la marque a été déposée par le cabinet Stern Stewart & Co bien que le concept ait été inventé par Alfred Marshall en 1890 avec le notion de profit résiduel définit comme « total net gains less the interest on invested capital at the current rate ».

Même si elle n’est pas neuve, cette idée qui consiste à définir le véritable profit comme le profit après déduction de l’ensemble des charges capitalistiques (coût des fonds propres et coût de la dette) a été révolutionnaire d’un point de vue managérial. Grâce à une formule simple : PE = AE * (ROCE-CMPC) (voir note1), on enseignait quelques principes essentiels aux managers :

  • Vous devez vous considérer comme des gestionnaires d’actifs. Vous êtes responsables du capital investi (actifs immobilisés, goodwill, et besoin en fonds de roulement) dans l’activité dont vous avez la charge.
  • Ce capital investi n’est pas gratuit même s’il est apporté généreusement par la maison mère. Il a été financé par des pourvoyeurs de fonds qui exigent une rentabilité minimale (le coût du capital).
  • Ce coût du capital ne saurait être réduit au coût de la dette. Le vrai coût est le coût moyen pondéré représentatif de l’exigence des créanciers et surtout des actionnaires compte tenu du risque de votre actif (c’est-à-dire de la volatilité anticipée de sa rentabilité). Certes, des générations entières d’étudiants s’étaient vu prodiguer cet enseignement, mais force est de constater que cette vision n’était pas vraiment entrée dans les mœurs managériales à l’époque où l’EVA est lancée (Voir Note 2). La promotion du coût du capital a été une véritable bénédiction pour la gestion des entreprises: Stern Stewart a réussi là où tant d’autres avaient échoué.
  • Les règles de gestion que vous devez suivre sont simples :
  1. Investissez dans des projets dont la rentabilité économique est supérieure au coût du capital (augmentez AE si ROCE > CMPC).
  2. Séparez vous des actifs dont le ROCE ne peut être supérieur au CMPC.
  3. Augmentez le ROCE de votre AE (en augmentant la marge économique et/ou la rotation de l’AE ).
  4. Diminuez le CMPC (en réduisant la volatilité du ROCE) : mais pour cet élément de l’équation, la tâche est nettement plus compliquée !
  • N’oubliez pas que la croissance de votre résultat économique après impôt (NOPAT) peut être vertueuse ou vicieuse. Cette croissance est effet le produit du taux d’investissement (le pourcentage de NOPAT consacré à la croissance de l’AE) et le ROCE espéré de cet investissement. On voit bien qu’à partir du moment où ces deux paramètres sont supérieurs à 0, il en résulte une croissance du NOPAT. Mais si le ROCE est inférieur au CMPC, la croissance se traduit par un profit économique négatif, donc par une destruction de valeur.
  • Abandonnez toutes les mesures comptables de la performance (Résultat net, BPA, Dividende, Marge brute d’autofinancement …) pour retenir une mesure unique parfaitement corrélée avec la valeur actionnariale : le Profit Economique. En effet, la valeur actualisée au coût du capital de tous les Profits Economiques futurs est égale à la MVA (Market Value Added) qui, ajoutée à la valeur comptable (éventuellement retraitée) de l’AE permet d’obtenir la valeur de marché des actifs (Capitalisation boursière + valeur de la dette nette).
  • Dernier conseil, cette fois-ci donné aux actionnaires et à leurs mandataires (le conseil d’administration) : alignez la rémunération des managers à tous les niveaux de l’organisation sur le Profit économique des actifs qu’ils gèrent.

Dans des entreprises dont le modèle mental était encore très largement rivé sur les performances comptables et l’évacuation de tout sentiment de responsabilité à l’égard de l’actionnaire, cette approche était une véritable révolution. Elle a permis la diffusion de nouveaux indicateurs beaucoup plus économiques comme l’EBIT, l’EBITDA ou le ROCE. Un certain nombre d’entreprises (que Stern Stewart estime à plus de 350) ont été jusqu’au bout de la logique en adoptant le Profit économique comme une mesure de gestion et de rémunération interne et en l’utilisant comme moyen de communication auprès du marché financier.

Mais, malgré toutes ses vertus, le Profit économique présente quelques inconvénients sérieux. Sur la base des différents travaux académiques qui ont été consacrés à cette mesure, Praskash Deo et Tarun Mukherjee ont relevé dans un papier apparemment non publié (« EVA revisited ») les principales critiques qui ont été formulées à l’encontre de l’EVA.

Parmi les critiques les plus courantes, on trouve notamment :

  • l’incitation des managers à se focaliser sur le court terme ;
  • le caractère réducteur d’une mesure qui ambitionne de remplacer toutes les autres et, en particulier, celles relatives aux performances non financières ;
  • la faiblesse de la corrélation entre l’EVA et le cours de bourse ;
  • la complexité des ajustements nécessaires pour calculer l’actif économique et le NOPAT ;
  • la redondance avec d’autres méthodes comme l’actualisation des flux de liquidités disponibles ;
  • l’inadaptation de la méthode à certaines entreprises en particulier celles connaissant une forte croissance.

D’un point de vue pratique, il me semble que le problème essentiel réside dans le coût de son implantation. La mise en place du Profit économique requiert la mise en place d’un système d’information dont la complexité peut sembler hors de proportion avec l’avantage que l’on peut en retirer. En effet, au-delà de la formule simple que l’on a rappelé plus haut, de nombreux retraitements de l’AE et du profit économique sont requis, tout spécialement pour les entreprises ayant des actifs intangibles importants. Par ailleurs, l’entreprise doit effectuer un effort de sensibilisation souvent très important pour que la philosophie de l’approche soit correctement diffusée à tous les échelons de l’organisation.

Plus grave, cette approche simplificatrice a conduit les managers à croire qu’il suffisait d’avoir un ROCE supérieur au coût du capital pour augmenter le cours de bourse. Malheureusement, les choses ne sont pas aussi simples. Ce n’est pas parce que l’entreprise a une EVA positive ou qu’elle diminue une EVA négative que le prix de l’action va augmenter.

Le cours de l’action exprime avant tout la rentabilité future espérée de l’actif économique (ajustée par le coût du capital), et sa croissance reflète une amélioration de cette espérance. Dans ces conditions, valeur et cours peuvent diverger ou converger.

Il existe quatre configurations possibles (voir le schéma ci-dessous) :

  1. l’entreprise crée de la valeur et le cours de bourse augmente : cela signifie que le ROCE est supérieur au coût du capital, mais aussi qu’il est supérieur à l’espérance de ROCE qui était contenu dans le cours de bourse ;
  2. l’entreprise crée de la valeur et le cours de bourse diminue : c’est la situation dans laquelle bien que le ROCE soit supérieur au CMPC, il est inférieur aux attentes des investisseurs ;
  3. l’entreprise détruit de la valeur et le cours de bourse chute. La logique est ici respectée : l’entreprise dégage un ROCE inférieur à la fois au CMPC et au ROCE espéré par les investisseurs ;
  4. l’entreprise détruit de la valeur et le cours de bourse augmente : cela signifie que bien que le ROCE soit inférieur au CMPC, il est supérieur aux attentes des investisseurs.

RoceWacc

Il est donc bien sûr important de maximiser le profit économique, mais ce n’est pas suffisant pour faire augmenter le cours de bourse. L’EVA a conduit les entreprises à se focaliser sur le coût du capital et le ROCE, mais il manque un troisième pied au tabouret : celui de l’espérance de ROCE contenu implicitement dans les cours. Sans cette information, l’entreprise est incapable d’imaginer quel sera l’impact de ses performances sur son cours et surtout de donner des objectifs de ROCE à ses managers. Le vrai « hurdle rate » n’est pas la rentabilité exigée (le coût du capital), mais la rentabilité attendue par les investisseurs.

Note 1 : PE : Profit économique ; AE : Actif économique ; ROCE : rentabilité de l’AE ; CMPC : coût moyen pondéré du capital. Cette formule peut aussi s’exprimer de la manière suivante : PE = NOPAT – (AE x CMPC) ou le NOPAT est égal à EBIT (1- Taux d’IS)

Note 2 : Les entreprises étaient à l’époque fascinées par l’EPS (Earning per Share ou BPA, Bénéfice par Action) et la méthode des P/E était reine. Les DCF (et la valeur actionnariale) commençaient à peine à prendre pied dans l’entreprise avec le livre d’Al Rappaport, « Creating shareholder value. The new standard for business performance » dont la première édition date de 1986.

Ce post a été également publié dans le Blog de la DFCG

samedi 22 mai 2010

Quelle est la prime de marché utilisée par les praticiens ?

On se souvient que Pablo Fernandez, professeur de finance à l'IESE (Université de Navarre) avait écrit deux papiers sur les primes de risques "académiques". Le premier était une analyse des primes utilisées dans une centaine d'ouvrages de finance publiés entre 1979 et 2008 (voir mon post "La prime de risque : faites votre choix !"). Le second présentait les résultats d'une enquête réalisée auprès de 1000 professeurs de finance (voir mon post sur cette enquête).

C'est avec beaucoup d'intérêt que l'on lira la troisième étude que ce professeur consacre au sujet. Mais cette fois ci, il s'est intéressé aux praticiens (les entreprises et les analystes) en leur demandant quelle est la prime qu'ils utilisent en 2010 pour calculer la rentabilité exigée sur les capitaux propres (et celle qu'ils utilisaient en 2009) et quelles sont leurs sources. L'enquête s'est déroulée en avril 2010. 2460 réponses ont été reçues. 600 analystes et 900 entreprises ont accepté de répondre à cette question (une des faiblesses de l'étude réside dans le fait que les réponses provenant d'entreprises espagnoles sont particulièrement importantes). 1500 professeurs ont également répondu à l'enquête, mais leurs réponses font l'objet d'un papier différent.

Voici le résumé donné par les auteurs de cette enquête que l'on peut télécharger sur le site de SSRN :

The average MRP used by analysts in the USA and Canada (5.1%) was similar to the one used by their colleagues in Europe (5.0%), and UK (5.2%). But the average MRP used by companies in the USA and Canada (5.3%) was smaller than the one used by companies in Europe (5.7%), and UK (5.6%). The dispersion of the MRP used was high, but lower than the one of the professors: the average range of MRP used by analysts (companies) for the same country was 5.7% (4.1%) and the average standard deviation was 1.7% (1.2%). These statistics were 7.4% and 2.4% for the professors. On trouvera dans cette étude quelques éléments intéressant sur les sources utilisées par les praticiens (même si les tableaux comportent quelque fois des erreurs de somme...).

Une majorité de praticiens (44% des entreprises et 57% des analystes) utilisent des références externes, livres ou articles. Damodaran et Ibbotson sont les sources les plus utilisées (pour une présentation très complète du sujet, on pourra se reporter à mon post du 21 février dernier). De manière plus inattendue, deux références généralement présentées comme incontournables ne sont pratiquement jamais utilisées (3 pour 1000) : Grabowski (l'auteur du Duff & Phelps Risk Premium Report qui est présenté dans la publicité comme "the Best Source for Cost of Capital"... ) et Pratt.

dimanche 9 mai 2010

L'expertise indépendante dans le cadre des restructurations financières des sociétés cotées

Le Bulletin Joly Bourse de Mars-Avril 2010 consacre sa rubrique Débat à un nouveau type d'expertise indépendante assez différent de celle que l'on rencontre dans le cadre de la réglementation boursière française : il s'agit d'une expertise indépendante sur le plan de restructuration financière de Technicolor (ex-Thomson).

Les spécificités principales de cette opinion sont les suivantes :

  1. elle porte sur l'intérêt du plan pour la Société et les actionnaires, ce qui conduit à préciser cette notion par rapport au concept d'"intérêt social";
  2. elle met en jeu des modélisations sophistiquées que l'on utilise habituellement dans les opinions de viabilité ou de solvabilité;
  3. elle analyse les caractéristiques de la nouvelle dette afin de s'assurer que celles-ci sont en ligne avec les pratiques du marché en matière de restructuration financière;
  4. elle met en oeuvre une approche d'évaluation originale que j'avais déjà exposé dans ce blog, à savoir l'Adjusted Present Value;
  5. elle introduit pour la première fois de manière explicite dans une opinion réalisée à l'occasion d'une opération publique le concept de coût de détresse financière.

Ce dernier point est tout à fait fondamental lorsque l'on cherche à déterminer la valeur d'une entreprise en difficulté. De manière très surprenante, les évaluateurs confrontés à ce type de situation n'intègrent pas cette dimension qui affecte pourtant la valeur de l'entreprise, celle de la dette et par conséquent la valeur des capitaux propres. L'expertise effectuée sur le Plan de restructuration Thomson présente de manière détaillée l'une des façons d'intégrer explicitement la probabilité de défaut de l'entreprise et ses conséquences dans une évaluation financière.

dimanche 14 mars 2010

Les techniques d'évaluation : pratique et limites

J'ai fait une conférence sur l'évaluation en (temps de) crise ? dans le cadre d'un séminaire de stratégie de Telecom Ecole de Management. La présentation est téléchargeable ICI.

dimanche 21 février 2010

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la prime de risque de marché

… ou presque !

Damodaran vient de rééditer son étude sur "Equity Risk Premiums (ERP): Determinants, Estimation and Implications - The 2010 Edition". Il s'agit d'un document très complet sur le sujet dont la lecture est recommandée, même si nous sommes revenus dans une situation plus saine que celle que nous avons connue au moment de la chute de Lehman brother.

Voici son résumé sur le site de SSRN :

Equity risk premiums are a central component of every risk and return model in finance and are a key input into estimating costs of equity and capital in both corporate finance and valuation. Given their importance, it is surprising how haphazard the estimation of equity risk premiums remains in practice. We begin this paper by looking at the economic determinants of equity risk premiums, including investor risk aversion, information uncertainty and perceptions of macroeconomic risk. In the standard approach to estimating equity risk premiums, historical returns are used, with the difference in annual returns on stocks versus bonds over a long time period comprising the expected risk premium. We note the limitations of this approach, even in markets like the United States, which have long periods of historical data available, and its complete failure in emerging markets, where the historical data tends to be limited and volatile. We look at two other approaches to estimating equity risk premiums – the survey approach, where investors and managers are asked to assess the risk premium and the implied approach, where a forward-looking estimate of the premium is estimated using either current equity prices or risk premiums in non-equity markets. We also look at the relationship between the equity risk premium and risk premiums in the bond market (default spreads) and in real estate (cap rates) and how that relationship can be mined to generated expected equity risk premiums. We close the paper by examining why different approaches yield different values for the equity risk premium, and how to choose the “right” number to use in analysis.

dimanche 31 janvier 2010

L'évaluation en crise

Lors du premier workshop qu’il organisait, le groupement Finance d'Entreprise des Anciens Elèves d'HEC m'a invité à parler sur le thème de « l'évaluation en (temps de) crise (?) ».

Les principaux points traités au cours de cette conférence (dont on peut télécharger ici les transparents) ont été les suivants :

  • Les entreprises font face à un besoin croissant d'évaluation: l'introduction de la juste valeur dans la comptabilité a multiplié les occasions pour les entreprises de s'interroger sur la valeur de leurs actifs et les conduit à être plus attentives aux conditions dans lesquelles elles mènent leur politique de croissance externe (une acquisition payée trop chère fera nécessairement l’objet d’une dépréciation ultérieure. Par ailleurs, les pressions qui s'exercent en faveur d'une meilleure gouvernance (défense des intérêts minoritaires, activisme, montée en puissance des comités d'audit…) sont autant de facteurs qui poussent les directions générales à être plus attentives à ces questions de valeur ;
  • Les approches d'évaluation sont à présent classiques et bien établies même si la profession des évaluateurs reste hétérogène. Certes, il peut y avoir des modes (comme par exemple celles qui ont vu le jour au moment de la bulle internet dans les années 2000). Heureusement, il existe un consensus (une convention dirait André Orléan) qui s'est établi depuis 1938 avec l'économiste JB Williams selon lequel la valeur d'un actif dépend de sa rentabilité et de son risque. Même la méthode des multiples repose sur ces concepts ce que beaucoup d’évaluateurs ne comprennent toujours pas vraiment ou surtout n'en tirent pas toutes les conséquences ;
  • Il a toujours existé des difficultés pratiques dans l'application des deux grandes familles de méthodes que sont les approches analogiques et les approches intrinsèques. Pour ne parler que la dernière catégorie, les praticiens connaissent la difficulté de construire des plans d'affaires couvrant une période suffisante pour capturer toute la dynamique opérationnelle et financière des avantages compétitifs que l'entreprise doit construire pour créer de la valeur. Nous avons également relevé avec Bruno Husson les différences entre la vision comptable de la valeur d'usage et la pratique des évaluateurs. Mais ces difficultés ne rendent pas l’exercice d’évaluation pour autant vain. Les investisseurs comme les évaluateurs doivent se prononcer dans un environnement pas nature incertain et faire des paris sur l’avenir.
  • Au-delà de ces difficultés traditionnelles, l'évaluateur est confronté à un décalage grandissant entre les méthodes disponibles et la complexité qu'il doit capturer dans son analyse. L'économie de l'immatériel rend les frontières de l'entreprises poreuses et la rentabilité des produits / services plus volatile (comment évaluer les performance lorsque l’échange va au-delà du prix et du service ou du produit pour intégrer des flux d’information et d’émotion ?). De même, si la globalisation permet de construire plus facilement des avantages compétitifs, elle réduit la durée durant laquelle cet avantage peut être maintenu.
  • La crise a porté un dernier coup à l'évaluation en cassant la boussole du marché et en réintégrant la contrainte du financement. L'illiquidité temporaire des marchés a conduit à une remise en cause du concept de juste valeur et du dogme de l'efficience des marchés qui, de manière tout à fait erroné comme la souligné le rapport Morand/Marteau constituait sa caution scientifique.
  • Cette crise de l'évaluation doit nous inciter à changer notre approche à la fois comportementale et technique lorsque nous cherchons à déterminer la valeur d'un actif.
  1. Sur le plan comportemental, il faut que l'expert devienne plus modeste. Il est d'ailleurs toujours moins bon dans des situations où le raisonnement n'est pas linéaire et où les interprétations sont incertaines (je renvoie le lecteur aux commentaires passionnants de Michael Mauboussin sur le crédit qu'il convient d'accorder aux experts). Son opinion n'est qu'une position parmi d'autres, nécessairement subjective. Il doit en conséquence s'efforcer d'encadrer cette subjectivité en accroissant la rigueur de ses analyses et en étant plus transparent sur son raisonnement, ses hypothèses et les limites de ses résultats.
  2. Sur le plan technique, il doit s’ouvrir à des domaines jusqu’alors négligés : le risque dans toutes ces composantes (la géopolitique ou la géo-économie peuvent par exemple enrichir l’analyse concurrentielle), la finance comportementale, les sciences de la complexité, la gouvernance financière… L’approche par scénarios multiples, les méthodes optionnelles sont également des outils qui restent insuffisamment exploités. On objectera que pour leur mise en œuvre est complexe et qu’elle dépend de nombreuses hypothèses qui les rendent artificielles. Mais qu’est ce qui est le plus éclairant : l’utilisation d’approches que l’on sait totalement inadaptées ou bien le recours à des approches plus complexes qui permettent de mieux comprendre dans quelles conditions la valeur se crée? Personnellement, je pense que dans une situation d’incertitude, tout ce qui concourt à sa réduction est une bonne chose.

J’ai terminé mon exposé par l’exemple du Plan de restructuration de Thomson que je connais bien puisque c’est ma banque, Houlihan Lokey, qui a été désignée comme expert financier par le conseil d’administration pour donner son opinion sur l’intérêt pour la Société et ses actionnaires.

A l’occasion de cette expertise, nous avons montré qu’il était impossible d’évaluer correctement une entreprise en restructuration sans changer de manière substantielle les approches classiques. La valeur d’une entreprise en difficulté et sa répartition entre les différentes parties prenantes se déforment au cours du temps. L’évaluateur doit prendre en compte la dimension du financement dans toute sa complexité (liquidité, solvabilité, risque de défaut, coût de détresse financière, coût de financement, variation du levier au cours du temps, variation des économies fiscales, valeur de marché des différents types de dette…). Les approches DCF classiques sont trop brutales et restrictives pour être pertinentes. J’avais écrit avec Franck Bancel un article sur ce sujet auquel le lecteur intéressé est invité à se reporter (pour une version anglaise, cliquer ICI). L’expertise sur le Plan de restructuration de Thomson illustre notamment l’approche de l’APV (Adjusted Present Value ou valeur nette ajustée) et la prise en compte des coûts de détresse financière dans le calcul de la valeur de l’entreprise et celle de la dette.

mardi 4 août 2009

Distress valuation : L’évaluation au cœur des restructurations financières

Si la crise économique a pour conséquence de fragiliser la santé financière de nombreuses entreprises, elle invalide surtout les structures financières des LBO réalisés au cours des dernières années ou des groupes qui ont imprudemment financé leur croissance par une politique d’endettement agressive. La situation est encore plus délicate et complexe si, à l’inadaptation de la structure financière, s’ajoutent des difficultés opérationnelles. Au total, S&P estime que la dette LBO européenne à refinancer en 2014 s'élève à 120 milliards d'euros.

La structure financière peut être analysée comme un contrat conclu entre les actionnaires et les créanciers d’une entreprise visant à soutenir ses projets de développement et se partager ses flux de liquidités disponibles futurs. Lorsque le plan d’affaires prévu à l’origine est gravement mis en cause le contrat est rompu, et sa renégociation est indispensable à la survie de l’entreprise. Les apporteurs de capitaux doivent alors procéder à une nouvelle évaluation de l’entreprise afin de déterminer une structure financière plus appropriée, c’est-à-dire un nouveau contrat et une nouvelle valeur de leurs droits.

Nous venons de publier avec Franck Bancel un article sur cette question complexe dans la revue Echanges de Aout-Septembre 2009 (revue de la DFCG). Comme je l'avais évoqué précédemment sur ce blog, les méthodes d'évaluation classiques doivent être écartée au profit de nouvelles approches : l'APV, les options réelles, les simulations complexes ...

mardi 14 juillet 2009

L'entreprise en restructuration : des problématiques d'évaluation complexes

Lorsque l'on examine les pratiques d'évaluation (en lisant les attestations d'équité par exemple), on est frappé par le conformisme, le classicisme des approches qui sont utilisées. Les attestions d'équité ressemblent souvent à des rapports d'audit. Les formules et expressions utilisées sont souvent des copiés-collés de rapports précédents (quand ils ne sont pas purement et simplement des plagiats de rapports rédigés par d'autres experts !). Il est très rare de trouver un raisonnement financier original. Certes, toutes les situations ne se prêtent pas à des approches originales, mais la plupart des évaluations comportent une ou plusieurs problématiques spécifiques à l'entreprise que l'on aimerait voir traitées de manière un peu subtile !

Cette situation est déprimante quand on la remet dans une perspective historique. Les techniques modernes n'ont vraiment été diffusées en France que dans les années 90. Rappaport, Copeland, Stern et Stewart, les "pères fondateurs" des DCF (je mets des guillemets, car ils n'ont été en réalité que des agents marketing très efficaces pour promouvoir des approches qui datent des années 30) avaient une conception très stratégique et managériale de l'évaluation : il s'agissait d'identifier les éléments clés de la valeur afin de prendre des décisions augmentant la "shareholder value". L'analyse était plus importante que le résultat.

Avec le temps et les IFRS, les choses ont changé. La large diffusion des techniques modernes et leur standardisation dans le cadre des normes comptables ont permis à des apprentis "financiers" de s'improviser évaluateurs et, peu à peu, l'évaluation est devenue une mécanique au service de la compliance comptable. Cette évolution a stérilisé l'innovation en matière d'évaluation.

Mais nous sommes peut-être à l'aube d'un changement important. La crise actuelle a montré que face à des situations de marché exceptionnelles, les approches classiques ne peuvent plus être appliquées de manière simpliste. Et cette remise en cause ne manquera pas d'avoir des conséquences sur la légitimité des méthodes et des "spécialistes" lorsque nous serons revenus dans un environnement plus normal.

L'ineptie des approches fondées sur les multiples (sans parler de celles qui utilisent des transactions comparables !) est enfin démontrée (à défaut d'être encore totalement reconnue par les professionnels ...). La méthode des cash-flows est de plus en plus délicate à mettre en œuvre en raison de l'incertitude qui pèse sur les plans d'affaires, incertitude que peu d'experts savent traiter en raison de la complexité des techniques de simulation à utiliser.

Cette crise de l'évaluation et de ses techniques est particulièrement bien illustrée par les situations de restructuration. J'ai écrit avec Franck Bancel un article à paraître sur ce sujet dans la revue Echanges. Je le mettrai en ligne sur ce site lorsqu'il aura été publié. L'évaluation de l'entreprise sur-endettée est en effet un exercice très complexe qui ne peut pas être réalisé de manière classique :

  • La valeur de l'entreprise en restructuration est très volatile. Le flux des liquidités disponibles est constamment perturbé par les coûts de faillites potentiels (directs et directs), les scénarios concevables de restructuration (et donc l'environnement juridique de celle-ci) et le risque d'insolvabilité qui pèse sur l'entreprise (risque qui dépend de ses engagements financiers à court terme et la fongibilité de ses actifs). Tous ces éléments qui participent à la dynamique complexe de la restructuration doivent être pris en compte dans l'évaluation.
  • L'impact de la structure financière sur la valeur ne peut pas être modélisée de manière simple au travers du cout moyen pondéré du capital. L'incertitude qui pèse sur les économies fiscales futures et les changements importants de levier financier au cours du temps requièrent des approches spécifiques. La structure financière idéale post-restructuration doit être définie le plus rigoureusement possible (par exemple en fonction d'une "distance to default" acceptable par l'entreprise). Elle permet ensuite de mesurer les économies fiscales futures dont l'entreprise peut espérer bénéficier. L'évolution de la structure financière impose de déterminer de manière récursive un taux d'actualisation annuel. Cet exercice doit naturellement être mis à jour en fonction des résultats de la négociation.
  • Une fois la valeur d'entreprise déterminée, il reste à la répartir entre les différentes couches de capital. L'utilisation d'une approche optionnelle est alors indispensable (On rappelle que selon cette théorie, les actionnaires possèdent une option d'achat sur la valeur de l'actif économique à l'échéance de la dette, et les créanciers détiennent l'actif sans risque après avoir vendu un put aux actionnaires). Mais attention aux modèles simples que l'on trouve dans les manuels de finances ! Le modèle de Black & Scholes qui utilise des hypothèses simplistes (comme une dette remboursable in-fine) ne marche pas ! Il faut utiliser des approches plus complexes qui prennent en compte le véritable échéancier annuel des engagements financiers de l'entreprise.

Une partie de ces problématiques vient d'être vulgarisée par Damodaran dans un papier intitulé "Valuing Distressed and Declining Companies". Dans cette étude, l'auteur distingue de deux axes d'analyse (la réversibilité du déclin de l'entreprise et l'importance de son endettement financier) à partir desquels il définit quatre situations :

  1. - l'entreprise en déclin irréversible (situation partagée par le reste du secteur) qui n'est pas en situation de stress financier : la valeur de la firme est alors égale au maximum de la valeur de la firme "going concern" et de la valeur de liquidation (organisée méthodiquement et sans précipitation)
  2. l'entreprise en déclin irréversible fortement endetté. L'approche consiste alors a partir de la valeur précédente, estimer la probabilité de faillite et la valeur de liquidation, puis calculer la valeur de l'entreprise ajustée par les coûts de faillite.
  3. l'entreprise en déclin réversible faiblement endettée : la valeur de la firme est égale à la valeur "as a going concern" (compte tenu de la stratégie actuelle du management) multipliée par la probabilité de maintenir le statu quo plus la valeur optimisée dans le cadre d'une autre politique multipliée par la probabilité que ce changement intervienne.
  4. L'entreprise en déclin réversible fortement endettée : Damodaran recommande de partir de la valeur précédente, d'estimer la probabilité de faillite et la valeur de liquidation et de recalculer une valeur intégrant ces coûts de faillite (sauf s'il est plus intéressant de liquider la société).

Par la suite, Damodaran développe plusieurs approches permettant de prendre en compte les spécificités de l'entreprise en difficulté. Il s'agit d'un papier utile qui pose de nombreuses bonnes questions, mais qui reste très sommaire sur les réponses pratiques que les évaluateurs doivent apporter lorsqu'ils sont confrontés à ce type de situation.

J'aurai l'occasion dans les mois qui viennent de revenir sur ces questions complexes.

dimanche 22 février 2009

La prime de risque vue par 1000 professeurs de finance

L'année dernière, Pablo Fernandez a publié un papier de travail sur les primes de risque mentionnées dans 100 livres de finance publiés entre 1979 et 2008 (Brealey, Myers, Copeland, Damodaran, Merton, Ross, Bruner, Bodie, Penman, Weston, Arzac...). Il vient de récidiver en interrogeant cette fois ci plus 1000 professeurs sur la prime qu'ils utilisent en 2008. La prime moyenne ressort à 6,5% pour les Etats-Unis et 5,3% pour l'Europe. Plus intéressants (ou quelques fois amusants) sont les commentaires de 180 professeurs sur la question qui leur était posée par P. Fernandez.
Profitons de ce billet pour signaler que la lettre Vernimmen de décembre 2008 consacre un article à la prime de risque ("La prime de risque à 10 % ???") dont voici un extrait :

une prime de risque proche de 10 % ne nous paraît pas surestimée mais reflète la réelle aversion au risque des investisseurs aujourd’hui (...). Peut-on qualifier cela d’anomalie de marché, d’une inefficience de marché ? Premier constat, le marché a toujours raison et vous aurez beau être convaincu que cette prime de risque est anormale, les cours ne vont pas instantanément remonter pour autant. Mais il faut alors s’interroger sur la pérennité de la situation. S’il s’agit d’un phénomène éphémère, alors on parlera dans quelques mois certainement d’inefficience des marchés. C’est toujours plus facile après que pendant ! En revanche, on pourrait imaginer que la situation perdure et que sur le long terme, les investisseurs considèrent que le risque (moyen) doit être rémunéré à 10 %. Cela nous parait le scénario le moins probable. Espérons-le car il serait très fortement récessif et intenable.

Vous pouvez consulter l'intégralité de cet article sur le site Vernimmen (en vous enregistrant préalablement)

mardi 11 novembre 2008

Une nouvelle étude sur la prime de risque

En juillet dernier, j’avais consacré un post à la prime de risque de marché qui est un paramètre essentiel dans la construction d’un taux d’actualisation. Malgré l’existence d’une littérature abondante sur le sujet, force est de constater que l'on est encore loin d'un consensus sur la façon de la calculer.

On observe trop souvent des pratiques pour le moins curieuses : une illustration de la confusion ambiante est offerte par l’exemple que j’avais cité (et qui était tiré de la lettre Vernimmen de mars-avril 2007) de l’expert qui retient :

"une prime de 5% basée sur une moyenne d’un échantillon de 30 études: •dont une date d’avant 1965, •dont certaines ne font que citer d’autres études de l’échantillon qui se trouvent ainsi doublement pondérées, •dont deux études portent sur le marché danois alors que le reste des sources porte essentiellement sur le marché américain, •dont la même étude citée 2 fois parce qu’ayant changé de sponsor financier dans l’intervalle, •dont des manuels de finance qui ne font que citer des travaux de chercheurs sans mener leurs propres recherches, cités dans des éditions vieilles de plus de 15 ans et pourtant réactualisées régulièrement par leurs auteurs ! "

De même, certains organismes (Ibbotson) ou experts (Roger Grabowski) continuent de publier des recueils de primes historiques présentés (notamment par les professionnels américains) comme des références incontournables pour les évaluateurs.

Pourtant, il faut rappeler que dans la perspective d’une évaluation, la prime de risque ne peut être que prospective et non historique. La valeur d’une entreprise dépend de l’exigence de rentabilité des investisseurs au jour où celle-ci est calculée et non de la rentabilité observée dans le passé. D’ailleurs, la prime de risque historique évolue dans un sens contraire à celui de la prime de risque implicite. Lorsque les cours augmentent (baissent) la prime de risque historique augmente (baisse) et la rentabilité exigée baisse (augmente). On s'étonne que des experts continuent de vanter les mérites des primes historiques.

Aswarth Damodaran, professeur à la Stern School of Business et bien connu des évaluateurs vient de publier un papier de travail sur ce sujet : « Equity Risk Premium (ERP) : Determinants, Estimation and Implications». Il s’agit d’une étude très complète qui effectue une revue critique des différentes techniques de calcul de l’ERP (statistiques historiques, enquêtes et calcul d’une prime implicite) et propose une grille d’analyse pour effectuer un choix entre les approches concevables.

dimanche 7 septembre 2008

L'évaluation, la vraie, doit être réhabilitée !

Je viens de publier avec Christian Walter un article dans la revue Banque. Cet article s'intitule "Pour une réhabilitation de l'évaluation financière".

On assiste aujourd'hui à une crise de la valeur et de ses outils. Cette crise s'illustre de manière criante dans le débat sur l'évaluation des actifs illiquides, mais elle affecte toutes les classes d'actifs de manière plus ou moins forte :

  1. la crise de la valeur : c'est l'incertitude qui pèse sur la valeur fondamentale. Les déterminants réels de la valeur sont de plus en plus incertains tant dans leur montant, que leur probabilité d'occurrence ou leur durabilité. Cette incertitude affecte la valeur fondamentale, mais aussi la valeur boursière. On sait qu’il existe une psychologie des investisseurs et des comportements collectifs qui mettent en œuvre des schémas cognitifs précis et pathogènes devant la difficulté de cerner avec un minimum de précision une valeur fondamentale fuyante. En ce sens, la crise actuelle de la valeur est un facteur de renforcement des mécanismes mimétiques.
  2. la crise des outils de mesure de la valeur : force est de constater que la logique stratégique dans laquelle avaient été promus les outils modernes d'évaluation a disparu au profit d'une logique de "compliance" fortement influencée par les normes comptables et le monde de l'audit et des régulateurs. Dans les années 90, l'évaluation était considérée comme un outil de mesure et de gestion de la valeur. Aujourd'hui elle est utilisée comme un outil de conformité qu'il s'agit avant tout de standardiser pour satisfaire aux besoins du contrôle des comptes et de l'information financière. Non seulement, elle a perdu son âme, mais elle s'est fossilisée. En effet, en déplaçant l'attention des dirigeants et des directeurs financiers sur les enjeux comptables, elles ne les a pas incité à utiliser de nouvelles approches plus éclairantes pour leur stratégie (mais plus perturbantes pour les auditeurs).

Pourtant, les besoins d'une meilleure évaluation sont criants. Les entreprises ne peuvent pas se permettre de ne pas comprendre le comportement boursier de leur action. Une meilleure compréhension des attentes des investisseurs et une conviction forte sur la capacité de l'entreprise à les satisfaire à long terme est la clé pour éviter des décrochages brutaux et durables du cours qui remettraient en cause la stratégie même de l'entreprise.

En redonnant à l'évaluation toute sa signification stratégique, en l'utilisant plus pour l'action que pour l'information, les entreprises seront plus performantes et elles seront moins vulnérables aux attaques des activistes (voir mon billet sur la "desactivation des activistes").

jeudi 3 juillet 2008

La prime de risque : faites votre choix !

Variable essentielle dans la construction d'un taux d'actualisation, la prime de risque du marché fait toujours l'objet d'intenses débats dans la communauté des évaluateurs. Deux grandes conceptions s'affrontent :

- la prime de risque prospective : c'est la plus rigoureuse sur le plan financier. Elle pose cependant le problème de son calcul qui n'est guère à la portée de l'expert lambda. En France, Associés en Finance demeure la référence. A noter que cette prime, calculée dans le modèle Trival (trois variables) n'est pas homogène avec celle utilisée dans le modèle du MEDAF (deux variables) Cela n'empêche pas certains évaluateurs de prendre la prime calculée par Associés en Finance et de la mettre sans états d'âme dans le modèle du MEDAF...

- la prime de risque historique : sa mesure est plus incontestable (même s'il existe de multiples modalités pour la calculer), mais elle présente l'inconvénient d'être historique. L'évaluateur qui l'utilise prend alors comme hypothèse que le coût du risque du passé est égal à celui de l'avenir, ce qui est un pari audacieux !

Une excellente reflexion sur cette question peut être trouvée dans la lettre Vernimmen numéro 56 de mars-avril 2007. On y mentionne l'exemple particulièrement affligeant d'un expert ayant justifié une prime de 5% en faisant la moyenne de 30 études différentes!

Ceux qui s'intéressent à cette question, véritable tarte à la crème de la finance, consulteront avec intérêt l'étude que Pablo Fernandez vient de publier et qui examine 100 livres de finance publiés entre 1979 et 2008 (Brealey, Myers, Copeland, Damodaran, Merton, Ross, Bruner, Bodie, Penman, Weston, Arzac...). Les primes mentionnées s'étalent de 3 à 10% : il y en a donc pour tous les goûts !

samedi 2 février 2008

L'opinion de viabilité

L'opinion de viabilité fait l'objet d'un article dans la dernière Lettre Vernimmen. Il fait référence à mon article sur la question que l'on peut télécharger en cliquant ici. Une version anglaise est également disponible.

dimanche 27 janvier 2008

Volatilité extrême et validité de nos modèles d'évaluations

La volatilité importante des marchés nous rappelle que le hasard n'est pas gaussien. Comme le dit Christian Walter lors d'une discussion avec Benoît Mandelbrot :

"Qu'est-ce qui se passe quand on examine de plus près les variations par rapport à l'hypothèse Gaussienne ? On voit qu'il apparaît ça et là, des pics, ça veut dire qu'il y a trop de variations importantes à la baisse ou à la hausse pour qu'on puisse les représenter par une loi de Gauss. Alors c'est important, parce que ces événements-là sont peut-être rares mais ils ont une grande importance sur le résultat final d'un investissement ou le contrôle final d'un risque. En fait, ils sont très peu nombreux, mais ils coûtent très chers pour permettre de gagner beaucoup. Par exemple, si l'on prend la performance annualisée du marché américain sur 9 ans (Note JFR : 1983-1992), sur les 2526 jours de la période totale la rentabilité annuelle est de 16,2%, si maintenant on retire les 10 meilleurs jours sur les 2526, on tombe de 16% à 11,6% de rentabilité, si on retire les 20 meilleurs jours la rentabilité annuelle tombe à 8,6%, en retirant les 30 meilleurs jours elle tombe à 6%, en retirant les 40 meilleurs jours, elle tombe à 3 et demi, 3,6. Ca veut dire que ce qu'on voit c'est que les 40 meilleurs jours, c'est-à-dire 2% à peu près du total des jours, participent au 4/5ième de la performance totale et donc très peu de jours contribuent pour l'essentiel au résultat final.".

Or, les modèles classiques d'évaluation reposent sur l'hypothèse d'une distribution normale des rendements de l'action avec une moyenne qui a tout son sens : le calcul d'une moyenne n'est en effet acceptable que si la dispersion des observations reste limitée. L'existence de rendements extrèmes jette une ombre sur cette approche. Elle nous oblige à repenser nos méthodes en tenant compte de lois différentes comme celle de Pareto et à reconnaître les phénomènes de mimétisme et d'autoréférentialité dans les comportements boursiers (voir à ce sujet l'article de Christian Walter : Volatilité boursière excessive : irrationalité des comportements ou clivage des esprits ?, Revue d’économie financière, n°74, mai 2004, pp 85-104).

mardi 30 octobre 2007

110 erreurs à ne pas commettre dans une évaluation

Le professeur Pablo Fernandez de l'University of Navarra - IESE Business School vient de mettre à jour l'article qu'il avait publié en 2006 sur les 96 erreurs à ne pas commettre en évaluation d'entreprise. Dans son dernier papier en association avec Andrada Bilan, il en rajoute 14. Cette recherche est le fruit d'une revue de nombreux rapports d'évaluation rédigés par des banques, des analystes financiers ou des consultants.


Ces110 erreurs sont classées en six grandes catégories :

  1. erreurs en matière de taux d'actualisation
  2. erreurs dans le calcul des flux de liquidités espérés
  3. erreurs dans le calcul de la valeur terminale
  4. erreurs conceptuelles ou incohérences (en particulier lorsque l'on utilise des multiples)
  5. erreurs d'interprétation de l'évaluation
  6. erreurs d'organisation dans la mission d'évaluation


La lecture de ce document est un peu rébarbative. Certaines erreurs sont assez évidentes (et constituent d'ailleurs plus des erreurs d'appréciation de la part d'apprentis financiers que des erreurs d'évaluateurs), mais d'autres méritent d'être rappelées tant il est fréquent de les rencontrer dans notre pratique professionnelle ...

Ce billet me donne l'occasion de rappeler que Pablo Fernandez est un auteur très prolifique sur les questions d'évaluation. Il a notamment beaucoup écrit sur la valeur des économies fiscales. Ses principaux papiers de travail (en espagnol et en anglais) peuvent être trouvés sur son site.

mardi 16 octobre 2007

L'opinion de solvabilité

Que ce soit pour valider qu’une décision est prise dans l’intérêt social ou pour tenter d’atténuer leur responsabilité en cas de litige, les administrateurs doivent agir avec prudence et vigilance. C’est particulièrement le cas pour les opérations critiques comme le recours à un endettement massif, la scission d’un groupe, une distribution de dividendes financée par de la dette ou encore la mise sur le marché d’une filiale après avoir distribué ses réserves. Ces décisions requièrent des administrateurs beaucoup de diligences dont certaines sont en réalité trop techniques pour être menées à bien sans l’assistance d’un tiers expert. Un spécialiste financier indépendant peut donner au conseil d’administration une analyse non biaisée sur les conséquences du montage envisagé ainsi qu’un confort au moment de la prise de décision.

C’est en partie pour répondre à cette préoccupation de diligence que s’est développée la pratique américaine de la « solvency opinion ». Destinée au conseil d’administration et/ou aux créanciers, l’opinion de solvabilité a pour objet d’exprimer un avis sur le fait que la transaction envisagée n’empêchera pas la société de remplir ses engagements à l’égard de ses créanciers. Elle consiste à effectuer 3 tests :

  1. un test de bilan (« Balance Sheet Test ») : la valeur de l’actif économique de l’entreprise est-elle supérieure à celle de ses passifs financiers comptabilisés et latents ?
  2. un test de cash-flow (« Cash Flow Test ») : l’entreprise peut-elle honorer ses dettes aux échéances prévues contractuellement ?
  3. un test du caractère raisonnable de la structure financière (« Reasonable Capital Test ») : l’entreprise a-t-elle des capitaux propres suffisants compte tenu de son activité ?

Je pense que la voie est aujourd’hui ouverte à l’émergence d’une opinion de solvabilité « à la française » que je propose d’appeler « opinion de viabilité ». Naturellement, notre système juridique étant différent de celui des Etats-Unis, les modalités de ce type d’opinion doivent être adaptées pour s’inscrire dans le contexte français, en particulier, celui de l’intérêt social.

J'ai présenté cette idée dans la revue "Revue de droit bancaire et financier" n° 3 de Mai-Juin 2007("l'opinion de viabilité") ainsi que dans la " Actes pratiques et ingéniérie sociétaire" n° 91 de janvier-février 2007 ("L'opinion de viabilité, un outil d'analyse face à une endettement massif".