La notation de la gouvernance peut-elle améliorer les décisions des actionnaires ?
Par Jean-Florent Rérolle le vendredi 29 février 2008, 19:42 - Gouvernance - Lien permanent
On en rêverait !
Bien sûr, une bonne gouvernance ne peut qu’être favorable aux actionnaires
puisque, par définition, la gouvernance est l’ensemble des mécanismes qui leur
permettent de s’assurer de la rentabilité de leur investissement. Malgré les
mises en cause fréquentes de l’efficacité informationnelle du marché, les
études montrent que généralement, les performances d’une firme sont assez bien
corrélées avec la qualité de sa gouvernance. On peut toujours trouver des
situations dans lesquelles une entreprise présente des performances
remarquables malgré un système de gouvernance médiocre (par exemple le groupe
Mittal ne se débrouille pas si mal malgré une gouvernance très fréquemment
décriée), mais on peut aussi penser que ce type d’entreprise ne maximise pas sa
valeur et qu’elle pourrait faire bien mieux si sa gouvernance était
meilleure.
Sur la base des nombreuses études académiques qui ont été faites sur ce
sujet, et stimulé par la mode de la gouvernance, plusieurs firmes se sont
placées sur le marché de la notation de la gouvernance.
Benjamin Jullien consacre deux articles sur ce sujet dans les Echos du 29
février 2008 : « Noter la
gouvernance pour mieux prévoir la performance » et « Une démarche
balbutiante mais prometteuse » desquels il ressort que, certes des
progrès restent à faire et l’efficacité de la démarche à démontrer, mais que le
domaine est très prometteur.
Cette vision me semble un peu optimiste, et d’ailleurs un tableau présentant la France en 34ème position dans un classement de GMI met la puce à l’oreille. Même si l’on est très sceptique sur les progrès de la gouvernance en France (et je suis dans cette situation) il ne faut quand même pas exagérer ! Quand on voit que la Russie est positionnée au 36ème rang, on est saisi par un certain doute quant à la méthodologie de ces organismes.
Il est incontestable que les agences de proxy/notation ont une grande
utilité. Leur rôle dans les votes des investisseurs institutionnels est devenu
essentiel. Sans eux, les investisseurs auraient bien du mal à exercer des
responsabilités fiduciaires qui sont devenues dans certains pays obligatoires.
Et compte tenu du nombre de votes à couvrir, il est évident qu’une approche
mécanique doit être utilisée.
Intermédiaire essentiel, ces agences sont devenues incontournables et donc
très influentes à l’égard des investisseurs qui se reposent sur leurs
recommandations et, par ricochet, auprès de milliers d’entreprises qui
s’efforcent de mettre en œuvre les « bonnes » pratiques recommandées
par ces agences. On trouvera une description excellente de ce phénomène dans
une étude de Paul Rose intitulée « the
corporate governance industry ».
Mais cette même étude montre les risques soulevés par ces agences
:
- On peut avoir quelques doutes sur l’objectivité de la notation qu’elles
produisent. Donnant des conseils de gouvernance aux entreprises qu’elles notent
par ailleurs, le conflit d’intérêt est manifeste. C’est également ce que l’on a
reproché aux agences de rating de crédit avant qu’elles ne renoncent à leurs
activités de conseil.
- Elles utilisent de multiples critères de gouvernance dont l’impact sur la
performance n’a pas été prouvé de manière indubitable sur le plan scientifique.
La recherche académique est très riche, mais les conclusions des centaines
d’études qui ont été publiées sont souvent contradictoires. On ne sait pas
vraiment quels sont les critères qui ont le plus d’influence sur la performance
(voir « What
matters in Corporate Governance » de Lucian Arye Bebchuk, Alma Cohen,
et Allen Ferrell, September 2004, Harvard Law School John M. Olin Center
Discussion Paper No. 491)
- Adopter une formule « one size fits all » est évidemment
totalement inadapté. Chaque société doit trouver le bon système de gouvernance
en fonction de son environnement, de sa maturité ou de sa culture. Les
principes, l’affichage, l’information (le « comply or explain »)
constituent des progrès, mais la pratique, les comportements sont plus
importants. Par exemple, un administrateur non indépendant peut avoir plus de
facilité pour critiquer le Président dont il est par ailleurs un ami proche
qu’un administrateur indépendant timoré. Cette approche unique peut avoir des
effets désastreux à la fois sur les entreprises qui doivent l’adopter sans
nuance pour éviter les problèmes mais aussi sur les régulateurs qui vont avoir
tendance à appliquer des recettes dans la réglementation (l’exemple de la loi
Sarbanes Oxley est à cette égard révélatrice des déviances de ce
raisonnement).
Ces critiques sont corroborées par plusieurs études
récentes :
- Dans « Do
Institutional Shareholders Services (ISS) Corporate Governance Ratings Reflect
a Company's Operating Performance”, Ruth Epps, Sandra Cereola ne trouvent
pas de lien statistique entre la performance des entreprises (mesurée par le
Return on Assets et le Return on Equity ) qu’elles ont étudié et le rating de
gouvernance d’ISS.
- Dans une étude sur laquelle j'avais déjà écrit dans ce blog, "The Promise and Peril of Corporate Governance Indices", Sanjai Bhagat, Brian Bolton et Roberta Romano soutiennent qu’il n’y a aucune relation entre les indices de gouvernance utilisés dans les etudes académiques et les mesures de performance.
there is no one “best” measure of corporate governance: the most effective governance institution appears to depend on context, and on firms' specific circumstances. It would therefore be difficult for an index, or any one variable, to capture critical nuances for making informed decisions. As a consequence, we conclude that governance indices are highly imperfect instruments for determining how to vote corporate proxies, let alone for portfolio investment decisions, and that investors and policymakers should exercise caution in attempting to draw inferences regarding a firm's quality or future stock market performance from its ranking on any particular corporate governance measure.
Commentaires
Bonjour,
pour l'intérêt du débat, quelques éléments de réponse à vos remarques.
Vous déclarez d'emblée que "les études montrent que généralement, les performances d’une firme sont assez bien corrélées avec la qualité de sa gouvernance." Dans ces conditions, il semble logique de penser que le fait de prendre en compte la qualité de la gouvernance permet de sélectionner des sociétés/valeurs ayant tendance à surperformer les autres.
Ensuite, deux problèmes se posent :
1) dans quelle mesure la notation permet-elle d'évaluer la qualité de la gouvernance. Hormis l'étude du John Olin center que vous citez, Koehn & Ueng, dans une étude intitulée "Evaluating the Evaluators: Should Investors Trust Corporate Governance Metrics Ratings?" (2005) concluent : "these metrics are not good indicators of either the quality of a firm’s earnings or of its ethics". Le propos de l'article n'étant pas de prendre partie, mais de présenter des pratiques existantes et qui se répandent. Pour le reste, il n'est pas nécessaire que la note reflète parfaitement la qualité de la gouvernance pour que le principe d'intégrer la mesure de la gouvernance dans la gestion soit prometteuse...il suffit que le lien entre gouvernance et note existe, et qu'il se renforce à mesure que la recherche progresse - notamment en testant statistiquement les corrélations pour déterminer quels sont les critères de gouvernance qui ont un impact sur la performance ajustée du risque, afin de renforcer la pondération des critère avérés dans les systèmes de notation. C'est le travail qui est en cours, et pas mal de progrès ont été accomplis depuis l'article de 2004 que vous citez... je persiste donc à le trouver prometteur. On pourra par la suite discuter de ses éventuels effets pervers...
2) dans quelle mesure l'intégration de ces données, en l'occurrence chiffrées, permettent-elles de "mieux" gérer un portefeuille, un fond ? Sur ce point, la meilleure chose à faire m' a semblé être d'interroger les chercheurs et analystes qui s'emploient à le comprendre.
Par ailleurs, vous vous interrogez sur l'objectivité de la méthodologie des agences de notation. Elle me semble pourtant assez inattaquable : elle est basée sur la comparaison de la structure des sociétés, en se basant sur des informations publiquement disponibles (et même, dans le cas de GMI, uniquement de variables booléennes, difficilement contestables), avec les critères de bonne gouvernance communément admis. Comme le fait qu'une entreprise disposant d'un président non exécutif et d'un DG présente une gouvernance plus équilibrée, évidence que la France est l'un des seuls pays à persister à ignorer...
Ensuite, force est de constater que les "bonnes pratiques" françaises ont tendance à être moins exigeantes qu'en Grande Bretagne ou aux Pays-Bas - deux pays où, par exemple, les actionnaires votent sur la rémunération des dirigeants et mandataires sociaux, quoi que de façon consultative dans le premier cas... Ce qui explique, au moins en partie, que même nos "champions nationaux" soient relativement mal notés à l'échelle internationale...
Last but not least, le refus - bien légitime sur le principe - du "one size fits all" et autres "box-ticking approaches" ne devrait, à mon avis, pas mener à la justification a priori de tous les particularismes et de toutes les opacités, dont on sait bien, en conscience, qu'elles servent le plus souvent à favoriser des intérêts peu légitimes.
Mais mon propos peut sembler prendre une coloration moralisatrice. Loin de moi cette intention. Le fait est que le marché de l'investissement se mondialise, ainsi que ses méthodes. Aux sociétés françaises de voir si elles veulent se payer le luxe d'ignorer les demandes des investisseurs pour une meilleure gouvernance, un meilleur traitement des minoritaires et une plus grande transparence...avec le coût que cela représentera, de plus en plus, en terme de valorisation....
Dans cette optique, l'approche 'comply or explain' semble la plus adaptée pour maintenir l'attractivité d'une société auprès des investisseurs soucieux de bonne gouvernance tout en tenant compte de sa situation et de ses besoins propres. Certaines sociétés de notation expliquent d'ailleurs ne pas pénaliser telle ou telle particularité si sa mise en œuvre est convenablement justifiée.
Merci pour ce commentaire. Loin de moi l'idée que la notation de la gouvernance ou des exigences de type "comply or explain" ne servent à rien. Je suis un farouche partisan de la bonne gouvernance et toute initiative en ce sens est bonne. En moyenne les firmes mieux gouvernées doivent avoir une meilleure performance que les firmes mal gouvernées.
Mon souci est tout autre: le respect d'une série de principes dits de bonne gouvernance sans que l'on sache véritablement ceux qui sont vraiment essentiels ou efficaces est un alibi bien commode. Trop de sociétés ont tendance à mettre sur le papier une structure de bonne gouvernance (dûment reconnue/sanctifiée par la notation) et à s'empresser dans la pratique d'adopter des comportements totalement contraires. L'épisode récent de la Société Générale nous le rappelle... L'affichage c'est bien, mais la réalité c'est mieux !
Alors, imposer des règles plus strictes aux entreprises peut-il contribuer au changement des comportements (et peut être des mentalités) ? peut être, mais lorsque l'on discute avec des administrateurs et que l'on regarde ce qui se passe dans les conseils, on s'aperçoit que s'il y a eu des progrès considérables depuis quelques années, il existe des comportements qui se sont aggavés malgré toutes les recommandations de place (par exemple les rémunérations !!). Donc l'utilité des principes est incontestable, mais leur effacité ne doit pas être surestimée. Je pense que le point vraiment bloquant, c'est la capacité pour les actionnaires à mettre en cause la responsabilité des administrateurs.La menace du juge me semble plus efficace que celle de la notation pour changer les comportements.
Je t'aime Papa =)
(tu ne t'attendais pas à un commentaire de ta fille n'est-ce pas?)