L'évaluation en crise
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 31 janvier 2010, 06:35 - Techniques - Lien permanent
Lors du premier workshop qu’il organisait, le groupement Finance
d'Entreprise des Anciens Elèves
d'HEC m'a invité à parler sur le thème de « l'évaluation en
(temps de) crise (?) ».
Les principaux points traités au cours de cette conférence (dont on peut
télécharger ici les transparents) ont été les suivants :
- Les entreprises font face à un besoin croissant d'évaluation:
l'introduction de la juste valeur dans la comptabilité a multiplié les
occasions pour les entreprises de s'interroger sur la valeur de leurs actifs et
les conduit à être plus attentives aux conditions dans lesquelles elles mènent
leur politique de croissance externe (une acquisition payée trop chère fera
nécessairement l’objet d’une dépréciation ultérieure. Par ailleurs, les
pressions qui s'exercent en faveur d'une meilleure gouvernance (défense des
intérêts minoritaires, activisme, montée en puissance des comités d'audit…)
sont autant de facteurs qui poussent les directions générales à être plus
attentives à ces questions de valeur ;
- Les approches d'évaluation sont à présent classiques et bien établies même
si la profession des évaluateurs reste hétérogène. Certes, il peut y avoir des
modes (comme par exemple celles qui ont vu le jour au moment de la bulle
internet dans les années 2000). Heureusement, il existe un consensus (une
convention dirait André Orléan) qui
s'est établi depuis 1938 avec l'économiste JB Williams selon lequel
la valeur d'un actif dépend de sa rentabilité et de son risque. Même la
méthode des multiples repose sur ces concepts ce que beaucoup d’évaluateurs
ne comprennent toujours pas vraiment ou surtout n'en tirent pas toutes les
conséquences ;
- Il a toujours existé des difficultés pratiques dans l'application des deux
grandes familles de méthodes que sont les approches analogiques et les
approches intrinsèques. Pour ne parler que la dernière catégorie, les
praticiens connaissent la difficulté de construire des plans d'affaires
couvrant une période suffisante pour capturer toute la dynamique opérationnelle
et financière des avantages compétitifs que l'entreprise doit construire pour
créer de la valeur. Nous avons également relevé avec Bruno Husson
les différences entre la vision comptable de la valeur d'usage et la pratique
des évaluateurs. Mais ces difficultés ne rendent pas l’exercice
d’évaluation pour autant vain. Les investisseurs comme les évaluateurs doivent
se prononcer dans un environnement pas nature incertain et faire des paris sur
l’avenir.
- Au-delà de ces difficultés traditionnelles, l'évaluateur est confronté à un
décalage grandissant entre les méthodes disponibles et la complexité qu'il
doit capturer dans son analyse. L'économie de l'immatériel rend les frontières
de l'entreprises poreuses et la rentabilité des produits / services plus
volatile (comment évaluer les performance lorsque
l’échange va au-delà du prix et du service ou du produit pour intégrer des
flux d’information et d’émotion ?). De même, si la globalisation permet de
construire plus facilement des avantages compétitifs, elle réduit la durée
durant laquelle cet avantage peut être maintenu.
- La crise a porté un dernier coup à l'évaluation en cassant la boussole du
marché et en réintégrant la contrainte du financement. L'illiquidité temporaire
des marchés a conduit à une remise en cause du concept de juste valeur et du dogme de
l'efficience des marchés qui, de manière tout à fait erroné comme la souligné
le rapport
Morand/Marteau constituait sa caution scientifique.
- Cette crise de l'évaluation doit nous inciter à changer notre approche à la fois comportementale et technique lorsque nous cherchons à déterminer la valeur d'un actif.
- Sur le plan comportemental, il faut que l'expert devienne
plus modeste. Il est d'ailleurs toujours moins bon dans des situations où le
raisonnement n'est pas linéaire et où les interprétations sont incertaines (je
renvoie le lecteur aux
commentaires passionnants de Michael Mauboussin sur le crédit qu'il
convient d'accorder aux experts). Son opinion n'est qu'une position parmi
d'autres, nécessairement subjective. Il doit en conséquence s'efforcer
d'encadrer cette subjectivité en accroissant la rigueur de ses analyses et en
étant plus transparent sur son raisonnement, ses hypothèses et les limites de
ses résultats.
- Sur le plan technique, il doit s’ouvrir à des domaines
jusqu’alors négligés : le risque dans toutes ces composantes (la
géopolitique ou la géo-économie peuvent par exemple enrichir l’analyse
concurrentielle), la
finance comportementale, les sciences de la
complexité, la
gouvernance financière… L’approche par scénarios multiples, les méthodes
optionnelles sont également des outils qui restent insuffisamment exploités. On
objectera que pour leur mise en œuvre est complexe et qu’elle dépend de
nombreuses hypothèses qui les rendent artificielles. Mais qu’est ce qui est le
plus éclairant : l’utilisation d’approches que l’on sait totalement
inadaptées ou bien le recours à des approches plus complexes qui permettent de
mieux comprendre dans quelles conditions la valeur se crée? Personnellement, je
pense que dans une situation d’incertitude, tout ce qui concourt à sa réduction
est une bonne chose.
J’ai terminé mon exposé par l’exemple du
Plan de restructuration de Thomson que je connais bien puisque c’est ma
banque, Houlihan
Lokey, qui a été désignée comme expert financier par le conseil
d’administration pour donner son opinion sur l’intérêt pour la Société et ses
actionnaires.
A l’occasion de cette expertise, nous avons montré qu’il était impossible d’évaluer correctement une entreprise en restructuration sans changer de manière substantielle les approches classiques. La valeur d’une entreprise en difficulté et sa répartition entre les différentes parties prenantes se déforment au cours du temps. L’évaluateur doit prendre en compte la dimension du financement dans toute sa complexité (liquidité, solvabilité, risque de défaut, coût de détresse financière, coût de financement, variation du levier au cours du temps, variation des économies fiscales, valeur de marché des différents types de dette…). Les approches DCF classiques sont trop brutales et restrictives pour être pertinentes. J’avais écrit avec Franck Bancel un article sur ce sujet auquel le lecteur intéressé est invité à se reporter (pour une version anglaise, cliquer ICI). L’expertise sur le Plan de restructuration de Thomson illustre notamment l’approche de l’APV (Adjusted Present Value ou valeur nette ajustée) et la prise en compte des coûts de détresse financière dans le calcul de la valeur de l’entreprise et celle de la dette.