Evaluateur : une subjectivité à encadrer
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 6 février 2011, 12:36 - Actualité de l'évaluation - Lien permanent
Si l’on en croit le Gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer :
« A bien des égards, la crise actuelle est une crise de valorisation ».
Dressé en 2008, ce
constat un peu excessif qui visait avant tout les instruments financiers
illustre l’inconfort des acteurs économiques face aux concepts de valeur et
d’évaluation (on préférera le terme évaluation à valorisation car valoriser
veut dire « augmenter la valeur »).
La centralité de l’évaluation dans le débat s’explique par la conjonction de
deux évènements :
- L’émergence de la juste
valeur dans les normes comptables qui a été comprise par tous les acteurs
économiques comme équivalente à la valeur de marché
- Les
dysfonctionnements profonds des marchés qui ont été observés lors de la
crise financière.
Si l’on pense que le thermomètre du marché est essentiel à l’évaluation des
actifs, on est nécessairement perturbé
lorsque le thermomètre ne fonctionne plus ou fonctionne mal. Pragmatiques, les
régulateurs et plus généralement tous les acteurs impliqués dans l’élaboration
des comptes ont très vite accepté que les actifs financiers illiquides soient
évalués sur la base de modèles. Cette approche est nécessairement étendue à la
plupart des actifs non financiers qui ne font pas l’objet d’une cotation et
pour lesquels il est impossible de trouver des actifs similaires cotés. Ainsi,
dans la plupart des cas où une évaluation est nécessaire pour l’élaboration de
l’information comptable et financière, on est conduit à substituer la
subjectivité de l’évaluateur à « l’objectivité » supposée du marché
(le cours d’un instrument financier n’est-il pas le produit de l’interaction
d’investisseurs subjectifs dont les comportements ne sont pas toujours
rationnels ?).
Dans la mesure où les résultats de ces évaluations servent à informer le
marché, il est essentiel que la subjectivité de l’évaluateur qui est naturelle
soit encadrée et que ses raisonnements fassent l’objet d’une information utile
et sincère à l’égard de tous ceux qui vont utiliser ses conclusions.
La difficulté réside dans le fait que, à la différence par exemple des
commissaires aux comptes, la profession
d’évaluateur n’existe pas : il n’y a pas de règles professionnelles ou
déontologiques, d’exigence de compétence ou de diplôme qui soit universellement
ou même nationalement reconnu. Chacun, compétent ou incompétent, honnête ou
indélicat, indépendant ou corrompu peut exercer cette activité. S’il existe un
certain consensus sur la façon de réaliser une évaluation (grâce notamment aux
normes comptables qui ont empiété sur le terrain de l’évaluation), la mise
en œuvre demeure hétérogène.
Il était donc temps qu’un organisme international se mette en place pour
traiter de la question des standards internationaux d’évaluation et pour
favoriser l’émergence de règles professionnelles. C’est dans cet esprit que
l’International Valuation Standard Council
(IVSC) a été créé en 2008 pour succéder à un organisme dont l’origine remonte à
1981 mais qui était focalisé sur les standards d’évaluation immobilière. Le
nouvel IVSC a comme objectif de mettre en place des standards d’évaluation
applicables internationalement à tous les types d’actifs et dans toutes les
circonstances. Présidé par Michel Prada, il a acquis
en quelque mois une visibilité remarquable auprès des régulateurs comptables et
boursiers, signe de l’intensité du besoin éprouvé par les marchés d’avoir une
référence dans ce domaine encore largement en friche.
L’IVSC a créé deux « boards » distincts :
- le Standard
Board chargé de définir les Standards : un projet d’IVS
(International Valuation Standards) a été
présenté au public en 2010. A la suite des commentaires reçus, le texte
définitif sera publié dans les semaines qui viennent.
- le Professional Board
chargé de promouvoir les bonnes pratiques professionnelles et de favoriser
l’émergence d’une véritable profession d’évaluateurs. Un certain nombre de
Technical Information Paper (TIP) ont d’ores et déjà été présentés. Il s’agit
de documents dont l’application n’est pas obligatoire, mais qui constituent un
recueil de bonnes pratiques sur des sujets clés de l’évaluation (DCF, approche par
les Coûts, Actifs
immatériels, Primes et décotes, Attestations d’équité …). Par ailleurs, un
code
d’éthique a été élaboré, et une réflexion sur la profession (définition,
compétence, formation…) a été entamée.
En identifiant ou en proposant de bonnes pratiques en matière d’évaluation,
l’IVSC favorise la cohérence des approches, contribue à une meilleure
information des marchés et une bonne gouvernance. Son succès reposera sur le
pragmatisme de ses initiatives, sur le sens des responsabilités des évaluateurs
et sur la pression que régulateurs et émetteurs exerceront sur ces derniers
pour qu’ils inscrivent leurs missions dans le cadre de ces standards. La
subjectivité de l’évaluateur est naturelle. Son encadrement est
salutaire.
Post publié conjointement sur le blog de la DFCG et sur Easybourse
Rappel : l'auteur de ce post est Président de l'IVPB.
Commentaires
Encadrer les méthodes d'évaluation est une bonne chose. Néanmoins la part de subjectivité, qui s'applique à l'avenir et non au passé, pose problème:
Comment veiller à ce que les méthodes d'évaluation n'influent pas sur les évaluations elle-même?
Comment prendre en compte la vision d'un repreneur ou d'un créateur?