Gouvernement d’entreprise : Quand l’apparence l’emporte sur la substance
Par Jean-Florent Rérolle le lundi 7 mars 2011, 11:55 - Gouvernance - Lien permanent
Contrairement à ce que l’on peut lire dans le deuxième rapport annuel sur le code AFEP-MEDEF, «l’engagement des
entreprises françaises en faveur d’un gouvernement d’entreprise transparent et
exigeant» est loin d’être démontré.
On assiste en effet à un net renforcement du pouvoir exécutif dans les
grandes entreprises cotées. Certains groupes ont décidé d’abandonner la
structure duale de Conseil de
Surveillance/Directoire pour une structure unitaire à Conseil
d’Administration : Axa (Voir : La gouvernance à géométrie variable) et Atos Origin en 2009, Safran plus récemment. D'autres ont décidé de
regrouper les fonctions de Président et de Directeur général : après les
avoir dissocié en 2009 (voir
Ici, Ici
et
Ici) Véolia a
décidé de les réunifier un an plus
tard. France Télécom (ici et
ici) et
l'Oréal ont pris la même décision en
2011.
Les sociétés anonymes à conseil d'administration avec unicité des fonctions représentaient 34% du CAC 40 en 2008 et 40% en 2009, et leur part s'élève aujourd'hui à 52%.
Cette évolution et la façon dont les changements d'organisation ont été
communiqués au marché illustrent une certaine forme de
régression des pratiques de gouvernance dans notre pays.
L’un des principes fondamentaux d’un bon gouvernement d’entreprise est en
effet l’équilibre des pouvoirs. Dès 1992, le rapport Cadbury pose comme principe essentiel la
séparation des fonctions du Président du conseil d’administration et du
Directeur général.
Ce principe continue à être affirmé avec force par le code de gouvernance britannique en vigueur :
«There should be a clear division of responsibilities at the head of the company between the running of the board and the executive responsibility for the running of the company’s business. No one individual should have unfettered powers of decision».
La validité de ce principe est à présent universellement reconnue, même si,
de manière pragmatique, on admet encore un système unitaire à la double
condition que ce choix soit clairement justifié par le conseil et que l’on
essaie d’en compenser les effets négatifs par différentes techniques.
C’est ainsi qu’en Grande-Bretagne, un « Senior
independant director » doit être désigné pour être le «sounding board»
du Président et présider les sessions des administrateurs indépendants. Aux
Etats-Unis, le Conference Board recommande qu’un «lead independant director»
soit nommé si le Président, distinct du Directeur général, n’est pas
indépendant (Voir : Corporate Governance
Handbook: Legal Standards and Board Practices) . En cas de confusion des
rôles, un « Presiding Director » conduit les réunions des
administrateurs indépendants. En France, plusieurs sociétés ont mis en place un
«administrateur
référent» ou un «vice-président du conseil d’administration» dans un rôle
similaire, et l’AFG (Association Française de
Gestion Financière) en fait depuis l’année dernière une disposition
importante de ses
recommandations sur le gouvernement d’entreprise.
L’intérêt d’avoir un Président distinct du Directeur général va au-delà du
respect du principe fondamental d’équilibre des pouvoirs. Il s’agit tout
simplement d’acter le fait que le conseil d’administration est devenu une pièce
essentielle du dispositif de la gouvernance d’une entreprise, de la qualité des
décisions stratégiques qui sont prises et de la relation de confiance qui doit
s’établir entre les instances dirigeantes d’une entreprise et ses
actionnaires.
Le temps consacré par les administrateurs à leurs fonctions s’est
substantiellement accru au cours des dernières années non seulement en raison
de la fréquence des réunions du conseil et des comités dont ils sont membres,
mais aussi parce que la complexité des dossiers nécessite un temps de
préparation non négligeable (Voir le
vade-mecum de l’Administrateur de l’IFA).
L’organisation, la coordination et la synthèse des travaux des
administrateurs requièrent une véritable mobilisation du Président, ce qui est
difficilement conciliable avec l’exercice de fonctions exécutives dans toutes
leurs plénitudes. Par ailleurs, l’expérience montre que les débats du conseil
sont plus ouverts et efficaces lorsqu’ils sont facilités par un Président qui
n’est pas soucieux de faire approuver ses initiatives ou conforter ses
décisions. La crise récente a mis en évidence les graves dysfonctionnements qui
résultent de conseils dominés par le responsable exécutif de l’entreprise
(Voir : OECD, The
Corporate Governance Lessons from the Financial Crisis).
L’intérêt opérationnel d’avoir une séparation des pouvoirs n’est
malheureusement pas souvent compris ou accepté, particulièrement en France (voir cependant le cas de
Technicolor qui offre un contre-exemple remarquable). Il est fréquent
qu’une entreprise décide la dissociation des fonctions pour permettre au PDG
qui se retire de conserver sa rémunération et de maintenir une influence sur
son «jeune» successeur. Quelques années plus tard, ce dernier s’empressera de
fusionner à nouveau les deux fonctions lorsque le «vieux Président» sera
atteint par la limite d’âge et devra enfin quitter le conseil d’administration.
Ces allers et retours sont une véritable insulte à l’intelligence des
actionnaires et à la bonne gouvernance d’autant que la communication faite à
ces occasions est généralement d’une banalité affligeante.
Les formules utilisées dont on retrouvera un florilège dans le rapport
précité du MEDEF sont révélatrices de la pauvreté de la réflexion qui a présidé
à ces décisions pourtant fondamentales. C’est ainsi que le cumul des fonctions
est considéré comme « le plus adapté à l’organisation et au mode de
fonctionnement souhaitable du groupe », ou « plus apte à répondre aux
défis de la crise », ou encore de nature à « simplifier le processus de
décision de la direction générale » et de le rendre « plus efficace
dans un environnement économique et concurrentiel en évolution
permanente».
La vraie question n’est pas celle du choix d’organisation effectué par
l’entreprise car, comme on l’a indiqué précédemment, il existe de nombreux
moyens de rééquilibrer les pouvoirs derrière une apparente autocratie. Le vrai
problème est celui de la sincérité avec laquelle les entreprises ont adopté les
principes de bonne gouvernance. Le fait qu’elles soient apparemment incapables
d’expliquer rationnellement et spécifiquement les raisons pour lesquelles elles
ont fait tel ou tel choix en matière de gouvernance est inquiétant.
Sous la pression des « proxy advisors », les entreprises
cotées ont adopté une stratégie de conformité moutonnière qui est finalement
très compatible avec leur manque de conviction fréquent sur les bienfaits d’une
bonne gouvernance. Elles se contentent de mettre en place un jeu de pratiques
reconnues qui donnera lieu à une communication plate et convenue. Soulagées et
protégées par cette procédure alibi, elles peuvent développer des modalités de
gouvernance parallèle qui restent inconnues de leurs actionnaires sauf
lorsqu’une catastrophe éclate.
Ce comportement est en totale contradiction avec celui que la bonne
gouvernance préconise :
- La gouvernance d’une entreprise n’est pas un vernis destiné à agrémenter
les rapports annuels. Elle doit être considérée comme un élément essentiel de
sa gestion. Les promesses qui sont faites aux actionnaires doivent être
accompagnées d’un minimum de garanties pour maintenir leur confiance. Le
système de gouvernance a justement pour rôle de convaincre les actionnaires que
l’entreprise sera bien dirigée et contrôlée et que la valeur créée sera
répartie de manière équitable entre les pourvoyeurs de fonds. De ce point de
vue, la gouvernance est un des paramètres clés de la
valeur de l’entreprise.
- Le système à mettre en place dépend de nombreux facteurs spécifiques à la
société : sa taille, la complexité de ses opérations, sa maturité, la
géographie de son capital, sa culture, son histoire … Le conseil
d’administration est l’architecte de la gouvernance. Représentant des
actionnaires, il doit mettre en place un système de décision et de contrôle qui
permette de pérenniser la société et de protéger les intérêts à long terme des
investisseurs. Les solutions toutes faites sont à proscrire. Procédant d’une
vision stratégique, ce système ne peut être remis en cause pour satisfaire
l’ego d’un individu ou répondre aux modes du moment.
- Les actionnaires ont le droit fondamental d’être informés de la façon dont
la gouvernance est organisée et appliquée. L’information doit être précise et
concrète (voir par exemple le rapport annuel de
BAE qui est un modèle du genre). Les phrases creuses ne peuvent que
desservir les entreprises qui les utilisent. Le conseil d’administration
renforcerait sa crédibilité si des explications précises étaient données sur
les modalités de répartition des pouvoirs, la façon dont les conflits
d’intérêts sont gérés, les grandes thématiques abordées dans la réflexion du
conseil, voire même les controverses ou les incertitudes et la façon dont elles
ont été tranchées. De grâce, cessons ces déclarations sans odeur et sans saveur
préalablement aseptisées par les juristes! Soyons plus
authentiques dans notre communication.
Pour revenir au cas de Safran qui n'a pas encore été soumis à ses actionnaires, la décision d’adopter une structure unitaire de gouvernance n’est pas forcément un mal en soi (d’autant que la structure duale ne lui a pas vraiment réussi dans le passé…). Mais les éléments d’information qui ont été communiqués ne permettent pas aux investisseurs de voter en pleine connaissance de cause. Il faut espérer que la société donnera des explications plus précises et convaincantes sur les raisons qui la poussent à changer de gouvernance et que le conseil d’administration prendra la sage décision de dissocier les fonctions de Président et de Directeur général ou au minimum de nommer un administrateur référent de poids.
Ce post est publié conjointement sur le blog de la DFCG et sur le blog de la Gouvernance Financière.