Quel taux sans risque quand plus rien n'est sûr ?
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 28 août 2011, 06:19 - Finance - Lien permanent
La dégradation de la note de l’Etat
américain par S&P a relancé un débat
parmi les auditeurs (voir ICI et ICI) et les évaluateurs américains (voir ICI, ICI et
ICI) sur le fait de savoir si les
obligations à long terme des Etats Unis pouvaient encore être utilisées dans le
calcul du coût du capital. La même question peut être posée en Europe pour les
pays qui ont fait récemment l’objet d’une dégradation, en particulier la Grèce
dont le taux d’intérêt sur les obligations à long terme a dépassé
15%.
La plupart des modèles financiers (comme le Modèle d’Equilibre des Actifs Financiers ou les
modèles d’évaluation d’options) prennent en compte l’existence d’un actif sans
risque, c’est-à-dire d’un actif dont la rentabilité effective est toujours
égale à la rentabilité espérée et donc non corrélée au marché. Dans la
pratique, on utilise le taux des obligations d’Etat comme une approximation de
cette rentabilité.
Mais cela reste une approximation, car il arrive que les Etats ne respectent
pas leurs engagements malgré leur faculté de lever l’impôt. Pour les pays de la
zone Euro, ce risque est encore accru car les Etats empruntent dans une devise
dont ils ne contrôlent plus l’émission. Les investisseurs peuvent légitimement
penser que derrière une crise de liquidité se cache une crise de solvabilité.
Dans ces conditions, quel taux sans risque prendre en compte dans le calcul
du coût
du capital ? Le sujet est d’importance pour toutes les entreprises qui
évaluent des opportunités d’acquisition ou qui doivent effectuer des tests de
dépréciation d’activités situées dans des pays mal notés. Elle est
particulièrement sensible pour les entreprises dont les opportunités de
croissance constituent une part essentielle de la valeur.
Tout d’abord, la question ne se pose que si les flux de liquidités à
actualiser sont exprimés en monnaie locale. Si l’investisseur est situé dans un
pays dont la monnaie est forte et que ses projections sont exprimées dans la
devise du pays d’origine, c’est le taux sans risque de ce dernier qui est
applicable. Cela suppose bien sûr que les flux de liquidité aient été traduits
en utilisant un taux de change futur cohérent avec le différentiel anticipé
d’inflation (application de la théorie de la parité du pouvoir d’achat). Pour
une entreprise de la zone euro qui a investi en Grèce ou au Portugal, la
question ne devrait donc pas se poser. Les projections qu’elle utilise sont en
Euros : elle doit utiliser les obligations d’Etat qui sont les plus
représentatives de l’actif sans risque de la zone (le Bund allemand par
exemple).
Le problème est différent si les projections sont exprimées en monnaie
locale. Le taux d’actualisation applicable est alors celui du pays où se trouve
l’activité. En l’absence d’un taux d’obligation d’Etat à long terme directement
utilisable, un certain nombre de solutions existent (voir Damodaran ), mais elles sont loin d’être parfaites.
Elles sont habituellement mises en œuvre lorsque l’on évalue un projet ou une
entreprise dans un pays émergent.
1. On peut essayer de reconstruire un taux sans risque à partir d’un taux
réel et du taux d’inflation anticipé. Le taux réel peut être évalué à partir
des obligations d’Etat indexées sur
l’inflation. Si l’on considère que les TIPS américaines (Treasury Inflation
Protected Securities) ne peuvent plus être utilisées, on peut recourir à celles
émises par la France (OATi à maturité longue) ou par l’Allemagne. A ce taux
réel, on ajoute l’inflation anticipée.
2. On peut également partir du taux de rentabilité exigé sur un actif sans
risque dans le pays d’origine s’il n’intègre pas de risque de défaut et
l’ajuster par le différentiel d’inflation anticipée avec le pays investisseur
en appliquant la formule de la parité des pouvoirs d'achat
3. S’il existe des contrats futures sur les devises des deux pays concernés,
il est aussi envisageable de déduire le taux d’intérêt applicable dans le pays
étranger à partir du taux d’intérêt du pays d’origine, du taux de change
Forward pour la période t, du taux Spot.
4. Une pratique apparemment assez répandue dans les grands groupes consiste
à partir du taux des obligations de l’Etat étranger et à tenter d’extraire la
prime de défaut qu’il comporte en identifiant le spread correspondant à ce
risque. Ce spread peut être déterminé soit sur la base des spreads observés sur
les obligations d’Etat classées par notation, soit de ceux observés sur le
marché des CDS.
5. Enfin, il peut exister des grandes entreprises locales qui empruntent à
un taux plus faible que l’Etat (Voir : « Quelques erreurs en
évaluation à ne pas commettre dans le contexte actuel », lettre Vernimmen de Juin 2009) .
Dans ce cas, et si leur business model est éprouvé et que leur levier est
raisonnable, certains n’hésitent pas à utiliser ces taux . On peut
éventuellement les réduire de quelques points pour approcher un taux sans
risque (Damodaran conseille 0,5% mais sans véritable justification).
Bien sûr, ces différentes solutions sont loin d’être idéales! Au calcul du
taux sans risque s’ajoutent d’autres considérations techniques aussi complexes
et incertaines (en particulier lorsque l’on évalue des actifs dans des pays
émergents) : la prime de risque et le Bêta applicables, la mesure du
risque pays. Pour être appliqués en toute rigueur, les choix méthodologiques
doivent prendre en compte le degré d’efficience et d’intégration internationale
du marché financier local et, malheureusement, on se trouve rarement dans une
situation claire (voir Sabal, Jaime : "The
Discount Rate in Emerging Markets- A Guide", 2001).
Mais au-delà de ces considérations techniques, est-il si critique de trouver le « juste » taux sans risque ? Il n’est probablement pas nécessaire d’atteindre une précision scientifique et cela pour deux raisons.
Premièrement, il ne faut pas oublier que les modèles que nous utilisons ne
sont que des conventions financières (voir André Orléan : « Comprendre les foules spéculatives : Mimétismes
informationnel, autoréférentiel et normatif » ). Elles sont
indispensables pour créer un consensus de modélisation, élément critique de
l’efficience des marchés (voir Christian Walter : Les quatre causes de l'efficacité informationnelle des
marchés. Finance et Bien Commun 2005/3). Mais elles restent une
représentation théorique d’une complexité que nous avons du mal à appréhender
(et on a le sentiment que cette situation a empiré au cours des dernières
années !).
Il est incontestable que les investisseurs exigent une certaine rentabilité
sur les investissements qu’ils font, mais chacun a sa propre exigence,
développe ses propres anticipations rationnelles et irrationnelles et utilise
ses propres critères d’évaluation. Du point de vue du dirigeant d’entreprise,
ce qui est important c’est de déterminer l’exigence moyenne qui pèse sur les
actifs dont il a la responsabilité.
Le MEDAF nous offre une grille de lecture commode, simple et reconnue à
partir d’un taux sans risque et d’une prime de marché. Mais ce n’est pas le
seul modèle disponible. Certains n’utilisent pas le taux sans risque. Par
exemple Associés en Finance a
développé le modèle Trival qui exprime la
rentabilité exigée par un investisseur sous la forme d’une constante (ordonnée
à l’origine de la droite de marché), d’une prime de risque et d’une prime d’illiquidité. Cette constante qui a
historiquement fluctué de -0,16 à 5,6 est distincte du taux sans risque. Il
faut noter de manière incidente que les évaluateurs qui utilisent la prime de
marché de cet excellent modèle comme input du MEDAF se trompent chaque fois
lourdement puisque cette prime découle d’un modèle différent (la constante
n’est pas le taux sans risque des obligations d’Etat à 10 ans et la prime
d’illiquidité est formellement identifiée à coté de la prime de
risque).
Il est donc aussi important de raisonner sur le coût des fonds propres de
manière globale que d’essayer de le reconstruire à partir d’éléments issus d’un
consensus de modélisation parmi d’autres. D’autant que le taux sans risque
n’est pas la seule notion théorique du MEDAF: le bêta en est une autre !
Et le risque de faillite introduit une
complexité supplémentaire dans le calcul du coût moyen pondéré du
capital.
Les entreprises cotées qui effectuent des travaux d’évaluation dans le cadre
de leurs tests de dépréciation ne doivent donc pas se contenter de calculer
mécaniquement un taux d’actualisation à partir du MEDAF. Elles doivent aussi
estimer le coût du capital qui résulte d’un plan d’affaires raisonnablement
anticipé par les investisseurs et du cours de bourse de la société (en
effectuant tout simplement un calcul de taux de rendement interne). Cette
analyse (pratique) permet de conforter/challenger les travaux de construction
(théorique) du taux d’actualisation.
La seconde raison (probablement la plus importante) pour laquelle il ne faut
pas s’inquiéter de ne pouvoir calculer précisément le taux sans risque est la
faiblesse relative de son impact sur le résultat d’une évaluation. Cette
remarque vaut également pour tous les calculs détaillés auxquels procèdent avec
délectation les évaluateurs pour déterminer les autres paramètres du coût du
capital : la prime de risque, le Bêta des fonds propres, de la dette
(éventuellement), le levier cible, la taille, etc…
Tous ces paramètres font souvent l’objet d’un travail d’analyse
considérable, mais le nombre d’onglets du tableur ne saurait masquer le
caractère éminemment subjectif et incertain des résultats de ces
calculs.
Certes des analyses de sensibilité sont généralement réalisées pour montrer
l’impact de ces choix sur la valeur de l’entreprise. Et de fait, le taux
d’actualisation a toujours un impact important qu’il partage avec une autre
estimation encore plus subjective, le taux de croissance à long terme des flux
de liquidités. Mais ces analyses ne sont pas les plus pertinentes. Plus
intéressantes sont celles qui portent sur les éléments clés de la
performance : le niveau des prix, le volume, la marge opérationnelle, le
taux de conversion du résultat économique en flux de liquidités disponibles,
etc. Lorsqu’elles sont menées sérieusement, on s’aperçoit que la sensibilité de
la valeur aux variations du taux d’actualisation est toujours très inférieure à
celle des éléments opérationnels.
La disparition d’une référence claire de taux sans risque ne crée donc pas
une difficulté insurmontable dans le calcul du coût du capital. En revanche,
elle invite les entreprises à s’interroger sur les raisons et les conséquences
de la probabilité accrue de défaut des Etats sur les fondamentaux opérationnels
des entreprises : des politiques économiques incertaines et inefficaces,
une ponction fiscale croissante dont l’utilisation ne sera pas forcément
productive, des restrictions dans le financement des entreprises, etc… La
valeur dépend davantage du numérateur que du dénominateur.
En conclusion : Les dégradations des notes des dettes souveraines ne sont pas un indicateur de dépréciation, mais les incertitudes qu’elles expriment et qu’elles créent invitent les entreprises à s’interroger de manière plus critique sur leurs plans d’affaires et les moyens financiers qui seront nécessaires à leur exécution.
Une version pdf assortie de références bibliographique est disponible ICI