Le mirage des "bonnes" pratiques : elles ne sont pas forcément le signe d'une bonne gouvernance
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 12 février 2012, 15:24 - Gouvernance - Lien permanent
Comment expliquer que malgré la prolifération des codes de bonne gouvernance, la pression des organismes professionnels et des firmes de proxy pour leur adoption, l’attention croissante du
législateur et des régulateurs (voir ICI,
ICI et ICI) quant à leur application, les organes de
direction de grandes institutions financières se soient montrées si incompétentes ou impuissantes durant la crise que
nous venons de traverser ?
La raison profonde de cette situation doit plus être recherchée dans la
dynamique humaine des conseils que dans leur organisation, leurs processus de
travail ou leur composition. C’est le point de vue de Simon Wang, un des dirigeants de « Governance for Owners, résumé dans McKinsey Quaterly
de juin 2011 (Board : When best pratice
isn’t enough ) et développé dans un papier que l’on trouvera sur le site de
SSRN (Elevating Board Performance: The
Significance of Director Mindset, Operating Context, and Other Behavioral and
Functional Considerations).
Quels sont les éléments clés qui permettent d’avoir une bonne dynamique
humaine ? Wong en identifie six :
1. les administrateurs doivent se comporter comme des
propriétaires.
On parle actuellement beaucoup de l’engagement des actionnaires. Il faudrait surtout
que ce soit les administrateurs qui s’engagent ! Nous l’écrivions dans le
vade-mecum de
l’administrateur : « il ne serait pas sain de rejoindre un
conseil dans le seul but d’en retirer des satisfactions personnelles. En effet,
ces motivations doivent être dépassées par l’ambition de mettre ses compétences
et son expérience au service de l’entreprise. Il s’agit d’une condition
indispensable pour développer une véritable affectio societatis au cours du
temps » . Pour développer cette passion pour l’entreprise dont on est
administrateur, il faut probablement dépasser la conception actuelle du rôle
d’administrateur contrôleur pour adopter une démarche d’administrateur-conseil
(voir mon post La gouvernance :
réducteur de risque ou facteur de progrès ?, évolution qui dans bien des cas
devrait se traduire par des performances meilleures pour l’entreprise (voir
« The costs of intense board monitoring
»). Cela suppose que l’administrateur soit impliqué dans les choix
stratégiques et le contrôle des risques, et qu’il n’hésite pas à exprimer ses
désaccords avec le management
2. Les administrateurs doivent connaître réellement, intimement leur
entreprise.
Cela n’est pas facile car ils ne s’y rendent que de manière épisodique et
n’ont généralement pas accès aux niveaux inférieurs de la hiérarchie. Les
informations qui leur sont délivrées ont été longuement préparées avec un
objectif, celui de recueillir leur accord. Donc l’information venant de
l’exécutif n’est forcément pas objective ! Une stratégie d’acquisition de
l’information pertinente doit être mise en place. On trouvera dans le chapitre 2 du « Vade mecum de
l’administrateur » un certain nombre de conseils pour optimiser cette
recherche.
3. Les administrateurs doivent être prêts à « retrousser leurs
manches ».
La plupart d’entre eux voient leur rôle comme celui d’un contrôleur distant
qui ne doit (ou ne peut) se concentrer que sur les processus. Dans bien des
cas, ils partent du principe que s’intéresser au fond serait non seulement une
immixtion dans le management opérationnel, mais aussi une gageure tant les
questions à traiter peuvent être complexes. Un exemple récent de cet état
d’esprit nous est fourni à l’occasion de la mise en place les nouvelles
dispositions réglementant les compétences des comités d’audit. La loi prévoit
que ceux-ci sont chargés d’ « assurer le
suivi de l’efficacité des systèmes de contrôle interne ». Tous les groupes
de travail de place qui se sont penchés sur les modalités pratiques de ces
dispositions ont soigneusement limité les pouvoirs des comités pour éviter
qu’ils ne prennent des initiatives sur le fond des choses (voir mon post
« pour l’AMF, le comité d’audit porte bien
son nom »).
Soyons clairs : les administrateurs ne peuvent pas être pertinents sans
travailler beaucoup et s’intéresser bien souvent aux détails des problématiques
qu’ils sont amenés à traiter. Si de nombreux domaines doivent incontestablement
demeurer sous l’autorité des dirigeants, certains doivent donner lieu à une
implication renforcée des administrateurs : la stratégie, la maîtrise des
risques, la sélection et la rémunération des dirigeants, le dialogue avec les
investisseurs. Cela conduit naturellement à poser la question de la
rémunération qu’ils sont en droit d’attendre d’un tel engagement et celle, plus
difficile, du cumul des mandats (car on voit
mal comment on peut s’impliquer sérieusement lorsque l’on est administrateur de
plusieurs sociétés cotées).
4. Le CEO doit être animé d’un esprit collaboratif à l’égard de son
conseil.
Trop souvent, le dirigeant va avoir tendance à manipuler ce dernier en
tirant parti de l’asymétrie d’information dont il bénéficie. Souvent
inconsciente, cette pratique est justifiée (non sans une certaine mauvaise foi)
par des arguments de confidentialité ou de compétence. Les administrateurs
doivent donc choisir un CEO ouvert, transparent et soucieux de leur permettre
d’apporter toute leur valeur ajoutée. Cet esprit collaboratif sera d’autant
plus facile à atteindre qu’ils se montreront engagés aux cotés des dirigeants
(voir le point précédent).
5. Le conseil doit défendre son autorité et son
indépendance.
Le danger se présente au fur et à mesure où le succès du dirigeant augmente.
La stature du CEO peut devenir intimidante pour beaucoup d’administrateurs et
donc les conduire à être moins vigilants et/ou moins résolus dans leurs
critiques. Et, pour sa part, le CEO peut progressivement penser que ses
administrateurs ne sont pas à la hauteur et qu’ils n’ont pas la connaissance
suffisante pour prétendre intervenir dans les choix majeurs de l’entreprise.
Pour Wang, le lead director ou l’administrateur référent ne sont pas des
réponses adaptées. Un véritable président du conseil, distinct et plus
expérimenté que le Directeur Général, permet un véritable équilibre et peut
donner plus d’assurance aux autres administrateurs.
6. Enfin, le conseil doit mieux s’organiser pour travailler sur ce
qui est prioritaire.
Ce point est plus organisationnel que comportemental. On se rapportera au vade-mecum de l’administrateur pour une description des méthodes et techniques qui permettent à l’administrateur de remplir ses fonctions avec toute l’efficacité attendue.
Wong propose donc aux conseils une véritable révolution intellectuelle et
comportementale. Les règles du « comply or
explain » sont devenues trop formalistes pour être efficaces. Leur
respect ne signifie nullement une bonne gouvernance. Il faut admettre que ce
qui se mesure bien n’est pas forcément révélateur de ce qui est bien. Les
rapports qui présentent des statistiques sur l’indépendance des
administrateurs, le nombre de réunions et l’âge du capitaine sont intéressants,
mais ne nous apprennent rien sur l’efficacité de la gouvernance.
De nouveaux indicateurs restent à découvrir .