Les attestations d’équité constituent un élément d’information clé pour les
conseils d’administration et les actionnaires. Encore faut-il que celle-ci
soient émises par des experts indépendants pour éviter les biais inhérents à
l’existence d’un conflit d’intérêt.
C’est la
solution retenue en France par le règlement général de l’AMF (RGAMF). Aux
Etats-Unis, l’approche est différente
(voir mon billet sur cette réglementation). Une fairness opinion peut être
donnée par un conseil financier qui n’est pas indépendant à la condition qu’il
en informe ses destinataires. On trouvera cette réglementation
sur le site de la Financial Industry Regulatory Authority, Inc. (FINRA). A noter que la réglementation
française prévoit aussi la possibilité pour l’expert indépendant de ne pas
l’être …complètement ! Ainsi, le paragraphe II de l’article 261-4 du RGAMF
prévoit-il que :
Lorsqu’il existe une situation créant un risque de conflit d’intérêts mais
dont l’expert estime qu’elle n’est pas susceptible d’affecter son indépendance
et l’objectivité de son jugement, il le mentionne et le justifie dans sa
déclaration.
Le fait de déclarer le conflit d’intérêt atténue-t-il pour autant le risque
d'émission d’une attestation biaisée ? Une étude qui date
de 2003 traite le problème d’une manière très intéressante (Cain, Daylian M.,
Loewenstein, George F. and Moore, Don A.,The Dirt on Coming Clean: Perverse
Effects of Disclosing Conflicts of Interest).
Pour les auteurs, la transparence a des effets pervers.
Tout d’abord, à l’égard de ceux qui sont destinataires de
l’opinion (les administrateurs et les actionnaires). Ceux-ci doivent
estimer l’impact que le conflit d’intérêt peut avoir sur le travail de
l’expert. C’est naturellement une tâche extrêmement difficile. Il faut estimer
dans quelle mesure l’expert adhère aux principes éthiques de sa profession,
quelles sont les incitations qui pourraient l’en détourner et la probabilité
d’occurrence d’un tel comportement. Déjà très complexe par nature, cette
estimation est rendue encore plus difficile par le fait que, comme l’ont montré
un certain nombre d’études, les biais de l’expert « conflicté »
résultent souvent de motivations inconscientes ou non
intentionnelles.
Phénomène aggravant, on a toujours tendance à faire une confiance excessive
à son conseil. Dans le domaine médical par exemple, les recherches montrent que
si beaucoup reconnaissent que les médecins qui travaillent avec des entreprises
pharmaceutiques ont généralement des conflits d’intérêt, peu imaginent que
leur médecin pourrait être affecté par cette
situation. En outre, il s’avère que lorsque l’expert dévoile son conflit
d’intérêt, le degré de confiance de la part du client peut augmenter :
In sum, diverse lines of research suggest that estimators (ndlr :
le destinataire de l’opinion) may not discount advice from biased advisors
as much as they should when conflicts of interest are disclosed, and that in
some circumstances disclosure may even lead estimators to put greater weight on
biased advice.
L’expert qui doit rendre public le conflit d’intérêt peut
lui aussi adopter un comportement pervers.
D’un point de vue stratégique, il peut avoir deux attitudes
contraires : soit il peut être incité à plus de rigueur voire de zèle dans
son analyse, soit il peut au contraire accentuer le caractère biaisé de son
analyse afin de compenser la méfiance que les destinataires pourraient
développer à son égard. De fait, on est parfois frappé par la débauche
d'arguments utilisés par les experts pour justifier une prime
exceptionnellement forte par rapport à la valeur intrinsèque.
This strategic exaggeration is like expecting one’s audience to "cover its
ears" and thus compensating for this by "yelling even louder."
Le second problème est qualifié par les auteurs de “moral licensing”. La
révélation de son lien de dépendance peut délivrer l’expert de tout sentiment
de culpabilité.
disclosing conflicts of interest can potentially backfire by reducing
advisors’ feelings of guilt about misleading estimators and thereby giving
advisors moral license to bias advice even further than they would without
disclosure. With disclosure of a conflict of interest, giving biased advice
might seem like fair play
La conclusion est évidente : il faut se méfier des déclarations
d’indépendance. Celles-ci ne peuvent être réellement efficace que si les
destinataires ont un recul et une expérience suffisante pour avoir une idée de
l'impact que le conflit d'intérêt peut avoir sur l'expert.
Cette analyse est éclairante pour l’expert indépendant. Elle l’est également
pour tous les conseils pouvant se trouver dans une situation de conflit
d’intérêt (auditeurs, agences de notation, analystes, avocats …).