Avec la persistance et l’approfondissement de la crise économique, la
responsabilité sociale (*) est écartelée entre deux logiques. La première est
positive et résulte du débat qui s’est engagé sur l’avenir du
capitalisme : nos modèles économiques et sociaux doivent être radicalement
repensés et les problématiques de durabilité (**) sont probablement centrales
dans la rénovation qui s’annonce. La seconde est négative : si la solution
de nos problèmes ne peut venir que de la croissance, il est essentiel de donner
la priorité à la compétitivité de nos entreprises et donc de s’assurer que les
investissements sont rentables et, qu’ils le soient très vite.
Pour être légitime, le développement durable ne peut échapper à une logique
de rentabilité. Or, d’un point de vue actionnarial, le dossier n’est pas
pleinement convaincant. Heureusement, valeur financière et valeur durable ne
sont pas aussi antinomiques que l’on croit. Leur réconciliation passe par une
intégration plus claire du développement durable dans la stratégie des
entreprises et dans leur communication.
Du point de vue des actionnaires le développement durable n’est
pas pleinement convaincant.
Certes, des avancées considérables ont été accomplies:
- Les entreprises ont conscience qu’elles ne peuvent pas être profitables à
long terme sans que la société tout entière soit en bonne santé. Selon une
étude réalisée par le MIT et le BCG, les
deux tiers des dirigeants pensent que la durabilité est essentielle à la
compétitivité.
- Depuis une dizaine d’années, les codes de conduite (Global Compact, Les Principes directeurs de l’OCDE à l’égard des MNC), les référentiels (Global Reporting Initiative, Norme ISO 26000) et les réglementations (Voir « L’état des politiques publiques de RSE dans le monde : panorama et tendance de l’incitation publique à la RSE », Institut RSE, Sept 2011) se sont multipliés. Le décret issu du Grenelle de l’Environnement en est la dernière manifestation.
- Les rapports de développement durable se sont généralisés et sont élaborés de plus en plus professionnellement, encadrés par une recommandation de l’AMF.
- Enfin, l’investissement socialement
responsable (ISR) est très dynamique : en 2011, le marché français de
l’ISR a franchi les 100 milliards d’Euros, et l’intégration ESG dans les
critères d’investissement des fonds concerne près de 2000 milliards.
Mais les analyses qui ont été effectuées sur l’impact de la performance ESG
sur la performance financière ne sont pas totalement conclusives, et les
interprétations sur le sens de la relation divergent : est-ce la
performance ESG qui permet la performance actionnariale ? Est-ce
l’inverse ? Ou bien, y a-t-il une synergie entre les deux ?
Dans une étude (People and profits? The search for a link between a company’s social and financial performance), portant sur 95 études empiriques réalisées entre 1972 et 2001, Margolis and Walsh écrivent :
“When treated as an independent variable, corporate social performance is found to have a positive relationship to financial performance in 42 studies (53%), no relationship in 19 studies (24%), a negative relationship in 4 studies (5%), and a mixed relationship in 15 studies (19%)”.
Dans une recherche (Does it pay to be
good) publiée ultérieurement, les mêmes auteurs concluent que l’impact de la
performance sociale sur la performance financière est positif mais
faible.
Selon une étude réalisée par l’Edhec en 2008,
« on ne dispose actuellement pas d’une base suffisamment solide pour pouvoir conclure que l’ISR génère une surperformance ».
Selon cette étude, la rentabilité de l’ISR ne semble pas supérieure à celle
du marché. De janvier 2002 à décembre 2007, les rentabilités des indices ISR
pour la France (5,82%), la zone Euro (6%) et l’Europe (4,71%) sont inférieurs à
ceux de l’indice SBF 250 (8,89%), au DJ Euro Stoxx (8,17%) et au DJ Stoxx
(6,93%). Seul la rentabilité d’indice ISR Monde dépasse le MSCI World et ce,
malgré un risque comparable ou supérieur.
Enfin, la tenue du débat n’est pas rassurante pour les actionnaires. Une
approche antagoniste domine : les intérêts des actionnaires sont opposés à
ceux des parties prenantes (voir par exemple le livre de Lynn Stout : The
Shareholder Value Myth: How Putting Shareholders First Harms Investors,
Corporations, and the Public). La dissociation apparente des enjeux
est illustrée par l’existence d’un rapport de développement durable
physiquement séparé de celui du rapport financier. En outre, les adeptes de
développement durable n’offrent pas de solutions claires pour rendre les
arbitrages qui découlent nécessairement des conflits entre les différents
intérêts. Ce défaut est d’autant plus apparent que l’idéologie actionnariale
s’est, elle, construite autour d’un concept très facile à mettre en
œuvre : la valeur actuelle nette des projets d’investissement (Voir
l'article de Jensen : Value Maximization,
Stakeholder Theory, and the Corporate Objective Function). Enfin, les
motivations d’une politique de développement durable apparaissent peu claires
et souvent déconnectés de tout objectif de performance ou
d’efficacité.
Les entreprises semblent incapables de démontrer de manière convaincante que
la durabilité est bonne pour la performance actionnariale.
Pourtant, le cadre intellectuel des investisseurs est tout à fait
compatible avec celui de la RSE car ils prennent leurs décisions
essentiellement en fonction d’informations non financières sur le long
terme.
N'en déplaise aux tenants du mythe du "short termism", la valeur boursière
d’une entreprise dépend avant tout des attentes à long terme des investisseurs.
Selon Associés en Finance, depuis 2005, la
part de la capitalisation boursière représentée par les 10 premières années de
flux de trésorerie actionnaires s’élève en moyenne à 64%. Il y a donc 36% de
cette valeur qui est attendue au delà de 10ans. Baruch Lev pour sa part montre que seule la moitié
de la valeur des entreprises est explicable par leur situation nette et le
résultat estimé de la première année. Il en conclue que l’autre moitié est
expliquée par des facteurs à long terme (voir
Winning Investors Over: Surprising Truths About Honesty, Earnings Guidance, and
Other Ways to Boost Your Stock Price). Enfin, comme le montrent les modèles
d’évaluation financière classique, la valeur totale d’une entreprise repose
très largement sur sa valeur
terminale.
Pour déterminer la valeur à long terme, les investisseurs ne disposent pas
de données financières. Ils font des paris sur la trajectoire stratégique de
l’entreprise sur la base des promesses du management (voir le livre de Pierre Noël Giraud : Le Commerce des
promesses : Petit traité sur la finance moderne). Deux éléments sont
essentiels à cet égard :
• D’une part, la capacité de l’entreprise à créer et maintenir des avantages
compétitifs à long terme (Voir Competitive
Advantage: Creating and Sustaining Superior Performance de Michael Porter).
Un avantage compétitif, c’est la possibilité de pouvoir dégager une rentabilité
supérieure au coût du capital sur son actif économique (Voir mon article : "La création de valeur dans une
économie connectée" paru en septembre 1998 dans la Revue Analyse
Financière).
• D’autre part, la solidité du business model (Voir Do Some Business Models Perform Better than Others? A
Study of the 1000 Largest US Firms de Weill, Malone, D’Urso, Herman et
Woerner), son adaptabilité, sa capacité à tirer parti le plus intelligemment
possible de son écosystème (tant il est vrai que le développement des
entreprises passe par une perméabilité croissante de ses frontières avec des
partenaires dans une logique de « coopétition »).
Cette approche est confirmée par une étude récente (A paraître) de KPMG
Corporate Finance sur les crises de confiance boursières qui se manifestent par
des décrochages brusques du cours de bourse par rapport à l’indice. Ces chutes
brutales s’expliquent majoritairement par des éléments liés à la trajectoire
stratégique à long terme où à des dysfonctionnements graves dans l’exécution
stratégique qui conduisent les investisseurs à réviser leurs attentes à long
terme.
Pour construire leurs attentes, les investisseurs doivent dépasser un cadre
d’information suranné (voir par exemple l’analyse du FRC : Louder than words) : l’information délivrée
aujourd’hui est complexe, technique, jargonnesque. Elle est aussi trop
volumineuse pour être utile : elle privilégie la quantité à la qualité et
la pertinence. Elle est inadaptée aux besoins car elle est essentiellement
historique et financière et ne traduit que très imparfaitement la valeur des actifs intangibles.
Enfin, elle est fragmentée entre financier et développement durable sans qu’à
aucun moment une tentative de rapprochement ne soit faite.
Pour être légitime d’un point de vue actionnarial, la RSE doit
donc être intégrée dans la stratégie opérationnelle de l’entreprise et dans sa
communication financière.
Il faut repenser l’autonomie de la politique de développement durable en en
faisant un réel volet de la stratégie. Dans le cadre du plan stratégique, le
management doit identifier les impacts de la chaîne de valeur de l’entreprise
sur les communautés ou ses partenaires (voir Strategy and Society, The Link Between Competitive
Advantage and Corporate Social Responsibility de Michael Porter and Mark
Kramer, HBR Décembre 2006). De manière symétrique, il doit analyser quelles
sont les influences, positives ou négatives auxquelles l’entreprise peut être
soumises ou dont elle peut bénéficier.
Sur cette base, les entreprises doivent définir les politiques ou les
initiatives qui contribuent le plus fortement aux avantages compétitifs
qu’elles veulent créer, ou qui sont les plus protectrices de leur business
model. Un travail de cette nature doit aboutir à la sélection d’un nombre
réduit d’initiatives qui pourront être différentes d’une unité stratégique à
l’autre, en fonction de leurs caractéristiques stratégiques ou de leur
localisation. Les mesures de performance à mettre en place ne peuvent donc pas
être génériques. Les volontés de standardisation ou de normalisation de ces
mesures sont louables mais peu opérationnelles dans cette vision.
Créer une valeur durable (ou une valeur partagée –« shared value »- pour reprendre l’expression de
Michael Porter ) n’est pas suffisant pour avoir un impact positif sur le cours
de bourse. Encore faut-il le faire savoir. L’Integrated reporting est un
concept très prometteur de ce point de vue. Fruit d’une initiative conjointe du GRI et de « Accounting for Sustainability », il vise à présenter
au marché, sous une forme synthétique, la façon dont l’entreprise compte créer
de la valeur sur le long terme (Voir le Discussion Paper de l'IIRC, ‘Towards Integrating Reporting – Communicating Value in
the 21st Century). Ses promoteurs invitent les dirigeants à présenter leur
business model, les risques potentiels majeurs auquel il fait face, les
stratégies envisagées pour les gérer, la stratégie de développement du capital
économique et humain, les objectifs à court, moyen et long terme, les liens
entre les mesures de performance non financières et la valeur (Voir le livre
« The landscape of integrated reporting,
reflections and next steps).
La mise en place du reporting intégré est vertueuse car elle oblige les entreprises à être claires sur leur stratégie et les caractéristiques de leur business model :
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. (Nicolas Boileau)
La RSE est une idée prometteuse à condition de l’intégrer dans le paquet de
promesses que fait le management à ses investisseurs actuels et futurs. Mais, à
l’inverse de la politique, en économie, il vaut mieux tenir ses promesses … le
réalisme, le pragmatisme et l’honnêteté sont les conditions de la survie et de
la prospérité.
(*) Le terme responsabilité sociale des entreprises (RSE) est définie par la Commission Européenne comme « a
concept whereby companies integrate social and environmental concerns in their
business opérations and in their interaction with their stakeholders on a
voluntary basis »
(**) Le concept de développement durable fait l’objet de nombreux débats sémantiques depuis le rapport Brundtland. Il n’est pas très éloigné de celui de RSE surtout lorsqu’il s’applique à l’économie et les deux expressions seront utilisées de manière équivalente tout au long de cet article


