Dans le cadre travaux d’audit pour la clôture 2011 une question essentielle
mobilise l’attention les directions financières et comptables et leurs
auditeurs : comment appréhender les tests
de perte de valeur (impairment tests) dans l’environnement économique
actuel ?
Chaque année, en vertu d'IAS 36, les entreprises doivent s’assurer que la valeur recouvrable de leurs actifs ou de leurs Unités Génératrices de Trésorerie (UGT) est supérieure à leur valeur comptable. Les normes IFRS définissent la valeur recouvrable comme la valeur la plus élevée entre :
- la valeur d’utilité (ou « value in use ») définie comme "la valeur actuelle des flux de trésorerie futurs susceptibles de découler d'un actif ou d'une UGT" et,
- la juste valeur moins les coûts de cession (« fair value less cost to
sell »), celle-ci étant "le montant qui peut être obtenu de la vente d'un actif
ou d'une unité génératrice de trésorerie lors d'une transaction dans des
conditions de concurrence normale entre des parties bien informées et
consentantes, diminué des coûts de sortie".
Les entreprises ne sont pas obligées de calculer les deux et recourent plus
fréquemment à la première (Pour une présentation des méthodes d'évaluation
usuelle voir ce document)
Cependant, malgré les longs développements consacrés par IAS36 à la
définition de ces deux concepts, on constate dans la pratique une certaine
confusion dans leur application. C’est pourquoi il n’est pas inutile de
rappeler les différences qui existent du point de vue de l’évaluateur avant de
traiter des problématiques particulières de la clôture 2011.
Valeur d’utilité ou Juste valeur ?
Si l’on écarte les situations des UGT cotées pour lesquelles on dispose
d’une référence de cours (référence qui n’est acceptable que si les volumes
négociés sont suffisants) ou bien celles qui peuvent donner lieu à la
constitution d’un échantillon de sociétés similaires cotées (situation
également rare), la valeur d’utilité comme
la juste valeur sont déterminées par la méthode de l’actualisation des flux de liquidité disponibles futurs(méthode dite des DCF).
Dans les deux cas, le point de départ est le même : c’est le plan
d’affaires de l’UGT approuvé par le management. Mais ces prévisions ne peuvent
généralement pas être prises en l’état. Le respect des normes comptables impose
en effet des ajustements selon la valeur qui est calculée.
Pour le calcul de juste
valeur, les hypothèses de croissance, de marges ou d’investissements
doivent être acceptables du point de vue d’un investisseur de marché (le fameux
« market participant »). Ce dernier n’est pas vraiment défini dans la
réglementation comptable, mais il est clair qu’il s’agit d’un acteur extérieur
au management qui pourrait (hypothétiquement) racheter l’UGT. Le plan
d’affaires ne peut être utilisé tel quel que s’il peut être considéré par cet
investisseur, industriel ou fonds d’investissement, à la fois raisonnable et de
nature à maximiser la valeur de l’UGT. De même, pour le calcul de la valeur terminale, en particulier la croissance à
l’infini des cash flows, les paramètres retenus doivent être cohérents avec les
anticipations du marché. Si le management a une vision différente du marché,
son point de vue ne peut prévaloir dans le cadre de cet exercice.
Pour la valeur d’utilité, la norme impose d’écarter les
investissements de capacité et les restructurations non encore engagées, et
donc leurs effets éventuellement bénéfiques sur les résultats futurs, y compris
sur la valeur terminale. L’approche risque d’être assez théorique lorsque l’UGT
est dans un secteur qui se transforme rapidement et qui requiert des
investissements constants pour maintenir une position compétitive. En effet, si
le plan d’affaires se contente de maintenir les actifs actuels, il faut en
bonne logique prendre comme hypothèse un marché stable, exercice pour le moins
artificiel qui risque de plonger les managers dans un abime de perplexité
lorsqu’ils vont simuler cette situation dans leurs projections!
Aspect généralement trop négligé au profit d’une approche mécanique, le
taux d’actualisation doit être cohérent avec le profil de risque et le
calendrier des flux de l’UGT. Que l’on cherche à calculer la valeur
d’utilité ou la juste valeur, la perspective doit être celle du marché et elle
doit s’exercer sur les flux spécifiques de l’UGT. Il faut se poser la question
de savoir quelle serait l’exigence de rentabilité d’un acteur de marché compte
tenu de la séquence et du risque des cash flows de l’UGT. Dans la mesure où les
flux retenus pour la juste valeur et la valeur d’utilité sont différents et ont
théoriquement des profils de risque différents, les taux applicables devraient
l’être également.
Enfin, un processus d’évaluation rigoureux impose une comparaison entre
d’une part les valeurs calculées et, d’autre part, entre ces valeurs calculées
et la valeur de marché de l’entreprise. L’AMF encourage fortement les
entreprises à faire cet effort de réconciliation (voir la Recommandation AMF n°2011-16 en vue de l’arrêté des
comptes 2011). Cet exercice est considéré comme faisant partie des meilleurs
pratiques professionnelles. On peut ainsi lire dans le document de travail de l’AICPA « Accounting and Valuation guide –
testing Goodwill for impairment » qui fait actuellement l’objet d’une
procédure de consultation publique :
When a significant portion of the reporting entity is subject to fair value measurement, the task force believes a best practice in evaluating the reasonableness of the fair value measurements for an entity’s individual reporting units is to compare and explain differences between the aggregated sum of the fair value measurements of the entity’s reporting units to external fair value indications for the entire entity. Accordingly, if portions of the entity were not subject to fair value measurement, it may be necessary to estimate the fair value of those portions.
Dans ce cadre conceptuel, quels sont les points délicats soulevés par la
situation économique et financière actuelle ?
La question du taux d’actualisation
Le problème qui est souvent celui sur lequel se focalise l’attention des
professionnels est la détermination du taux d’actualisation. Dans le cadre de
la méthode des flux de liquidité disponibles, on utilise généralement le
Coût Moyen Pondéré du Capital (ou Weighted
Average Cost of Capital) qui est coût moyen pondéré des exigences de
rentabilité des actionnaires (coût des fonds propres) et des créanciers (coût
de la dette). Ce taux est cohérent avec les flux qui sont utilisés, à savoir
les flux de trésorerie disponibles à dette nulle (ou encore Free cash flow to
the firm).
La sélection des paramètres est
indissociable de l’analyse que l’on porte sur l’incertitude qui pèse sur
l’exécution du business plan de l’UGT. Pour l’année 2011, l’exercice est plus
compliqué parce qu’un certain nombre de points de repères ont
disparu.
Le taux sans risque : la première composante du coût des
fonds propres est le taux de l’actif sans
risque. Traditionnellement, on retient le taux de rendement des obligations
d’Etat à long terme. Celles-ci ne sont-elles pas censées être les actifs les
moins risqués sur le marché financier? La situation de la Grèce et la dégradation des notes des Etats-Unis ou de la France
remettent en cause cette approximation. Faut-il pour autant augmenter le taux
sans risque lorsque l’on évalue une UGT au Portugal par exemple ? La
réponse est négative. Pour une présentation détaillée de la problématique, on
se reportera à un post que j'avais fait au
mois d'aout dernier (Quel taux sans risque quand plus rien n'est sûr ?
).
La prime de risque de marché : certes, la chute des marchés
peut être interprétée comme une augmentation importante du coût du risque. Elle
peut aussi s’expliquer par une révision drastique des anticipations que les
actionnaires portent sur les flux de liquidités futurs. En tout état de cause,
dans une perspective de test de perte de valeur, il vaut mieux prendre une
perspective de long terme. Retenir une prime de
marché de 4,5 à 5,5% est cohérent avec le taux historique que l’on peut
observer sur les marchés occidentaux.
Le Bêta (qui représente la sensibilité de la rentabilité de l’UGT
aux variations du marché): dans bien des cas, le Bêta historique observé sur
les entreprises comparables est encore moins significatif que par le passé en raison de l’extrême
volatilité des marchés au cours des dernières années. Là encore, il importe
d’être pragmatique. Les Bêtas calculés doivent être analysés et éventuellement
corrigés en fonction des éléments qui l’affectent : le levier
opérationnel, des perspectives de croissance, la volatilité de la position
concurrentielle, la sensibilité du secteur à l’environnement économique, la
pression réglementaire, etc.
Le levier financier : Le coût moyen pondéré du capital prend
une hypothèse de levier financier qui permet d’évaluer la valeur des économies
fiscales futures générées par l’endettement de l’entité. Les praticiens
retiennent habituellement le levier des entreprises comparables. Ce choix est
très contestable. Rien ne permet de penser que l’entité puisse ou veuille
choisir un levier cible identique à celui du secteur (d’autant que la chute des
capitalisations boursières a facialement augmenté les leviers exprimés en
valeur de marché). Du point de vue de l’investisseur de marché, il est
nécessaire d’examiner la séquence des cash flows futurs propre à l’UGT et leur
niveau de risque : le levier doit être déterminé en fonction de la
capacité de l’entité à rembourser cette dette théorique. Enfin, il ne faut pas
oublier que les coûts de faillites peuvent venir remettre en cause la valeur de ces économies
fiscales.
Le coût de la dette : il s’agit d’estimer le coût que
devrait payer un investisseur de marché compte tenu de la volatilité des cash
flows de l’UGT et du levier cible qui a été retenu. Il n’est pas possible de
prendre le coût historique de l’entité, ni le coût de refinancement du
groupe.
Le taux d’actualisation est un facteur clé dans une évaluation, mais c’est
rarement l’élément le plus important. La valeur d’une entreprise est souvent
plus sensible au prix de vente moyen ou aux coûts variables qu’au taux
d’actualisation. L’arbre ne doit pas cacher la forêt et les directions
financières doivent être attentives à trois questions essentielles : la
modélisation des flux, la détermination rigoureuse des risques et la
réconciliation des valeurs.
Trois points d’attention
La valeur s’exprime avant tout au travers du business plan dont les
hypothèses doivent être acceptables, raisonnables et documentées. Ce business
plan doit faire l’objet d’une modélisation qui permette de faire des
simulations ou des travaux de sensibilités non seulement sur les paramètres
financiers que l’on a retenu comme le taux d’actualisation mais aussi et
surtout sur les principales hypothèses opérationnelles (les prix, les volumes,
les coûts variables, les coûts fixes, les investissements, la croissance à
l’infini). L'AMF recommande d'ailleurs que
les travaux d'analyse de la sensibilité de la valeur soit élargis aux variables
opérationnelles. Les tables de sensibilité qui portent uniquement sur le taux
d'actualisation ou le taux de croissance à l'infini n'ont souvent qu'un intérêt
très faible.
Il ne faut pas chercher à faire trop compliqué. Plus les choses sont
complexes plus il faut chercher à simuler l’essentiel. Une modélisation simple permet
d’exprimer et de tester plus facilement un raisonnement stratégique. Il ne faut pas oublier
qu’une évaluation financière n’est que la traduction d’une stratégie en flux de
liquidité. Dans un environnement aussi incertain que celui dans lequel nous
vivons aujourd’hui, des projections très détaillées sont moins convaincantes
qu’une trajectoire plus simplifiée, mais étayée par un raisonnement stratégique
rigoureux.
Cette remarque vaut non seulement pour les flux mais aussi pour la valeur
terminale qui compte généralement pour 70 ou 80% de valeur totale d’une entité.
A cet égard, le taux de croissance des cash flows à l’infini est inséparable
d’une analyse de la position concurrentielle de l’UGT à l’issue du business
plan. Les raccourcis qui consistent à prendre le taux d’inflation ne sont en
général pas très pertinents. Il peut être utile de repousser l’horizon à
l’issue duquel la valeur terminale est calculée. Une prolongation du business
plan permet de simuler le profil attendu de la rentabilité économique (qui peut
croitre ou décroitre en fonction de la maturité de l’UGT) avant qu’elle ne
rejoigne le coût du capital.
Second point d’attention : la prise en compte des risques.
Théoriquement on doit prendre au niveau des
cash flow les risques spécifiques à l’entité et au niveau du taux
d’actualisation ce que l’on appelle le risque systématique, c’est à dire la
sensibilité des performances aux variations du marché. Il n’est pas toujours
facile de respecter rigoureusement cette règle qui impose de raisonner en flux
espérés (c’est-à-dire en flux construits à partir de scénarios probabilisés).
Les entreprises utilisent souvent un seul scénario de flux probables. Dans ce
cas, il est habituel de rajouter une prime spécifique au taux
d’actualisation.
Mais attention ! L’utilisation de ce joker ne doit pas dispenser
d’identifier les principaux risques non pris en compte dans les cash flows. On
pense plus particulièrement aux conséquences spécifiques sur la santé
financière de l’entité d’un risque politique, d’une dégradation des finances
publiques et de ses effets sur le niveau des investissements des collectivités
publiques ou des impôts des sociétés … Il faut non seulement identifier ces
risques mais aussi simuler leur impact pour vérifier la cohérence de la prime
que l’on retient. Toute prime de risque spécifique doit être soigneusement
argumentée.
Enfin, et le problème se pose avec une acuité particulière cette année, les
entreprises doivent rationaliser les différents travaux d’évaluation.
Les différences entre la valeur d'utilité et la juste valeur s’expliquent en
large partie par les ajustements dont on a parlé plus haut. La réconciliation
entre la juste valeur, la valeur d’utilité et la valeur de marché telle qu’elle
résulte du cours de bourse est plus compliquée, mais elle est nécessaire
lorsque l’écart est très significatif et persistant. Elle est d’ailleurs
demandée par un nombre croissant de comités d’audit inquiets de la persistance
d’un écart souvent grandissant entre la valeur interne calculée et le cours de
bourse.
La réconciliation avec le cours de bourse ne peut pas être totale car les
prix de marchés intègre des éléments subjectifs quelque fois difficiles à
comprendre, mais l’exercice doit être mené le plus loin possible.
Une première approche consiste à exploiter les rapports d’analystes
financiers qui suivent la valeur pour comprendre les différences d’hypothèses
entre le business plan utilisé par le management et celles retenues par les
analystes. Cette comparaison est éclairante, mais elle est généralement
insuffisante car les analystes ne sont pas des investisseurs. Les biais de
leurs travaux sont largement documentés.
Une seconde approche consiste à utiliser le modèle simplifié mentionné
précédemment pour procéder à un « reverse engineering » du cours de
bourse et discerner les attentes théoriques moyennes des investisseurs (voir le
livre de Rappaport et Mauboussin "expectations
investing"). Ce travail est naturellement complexe et ses conclusions
peuvent naturellement être discutées. Mais il offre au management l’opportunité
de mieux comprendre le comportement du cours de bourse. Cette empathie à
l’égard des investisseurs peut être mise à profit pour une meilleure
communication financière et un dialogue enrichi avec les
investisseurs.
Donc cette année, les travaux à entreprendre dans le cadre des tests de dépréciation sont certes plus complexes, mais ils seront plus éclairants et utiles pour les entreprises à condition qu'ils soient effectués sérieusement bien sûr !


