L'International Valuation Standards Council qui s'est totalement rénové au cours des deux dernières années et qui est présidé par Michel Prada vient de publier son premier document majeur : "Guidance Note 4: The Valuation of Intangible Assets" que l'on peut télécharger à partir du site. Ce guide identifie les principales techniques d'évaluation utilisées par les évaluateurs notamment dans le cadre de l'application des IFRS. J'avais fait un certain nombre de commentaires sur l'exposure draft en 2007.
Tag - Techniques Evaluation
jeudi 4 mars 2010
L'IVSC publie une révision de son guide sur l'évaluation des actifs intangibles
Par Jean-Florent Rérolle le jeudi 4 mars 2010, 09:00 - Actualité de l'évaluation
dimanche 21 février 2010
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la prime de risque de marché
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 21 février 2010, 22:35 - Techniques
… ou presque !
Damodaran vient de
rééditer son étude sur "Equity Risk
Premiums (ERP): Determinants, Estimation and Implications - The 2010
Edition". Il s'agit d'un document très complet sur le sujet dont la lecture
est recommandée, même si nous sommes revenus dans une situation plus saine que
celle que nous avons connue au moment de la chute de Lehman brother.
Voici son résumé sur le site de SSRN :
Equity risk premiums are a central component of every risk and return model in finance and are a key input into estimating costs of equity and capital in both corporate finance and valuation. Given their importance, it is surprising how haphazard the estimation of equity risk premiums remains in practice. We begin this paper by looking at the economic determinants of equity risk premiums, including investor risk aversion, information uncertainty and perceptions of macroeconomic risk. In the standard approach to estimating equity risk premiums, historical returns are used, with the difference in annual returns on stocks versus bonds over a long time period comprising the expected risk premium. We note the limitations of this approach, even in markets like the United States, which have long periods of historical data available, and its complete failure in emerging markets, where the historical data tends to be limited and volatile. We look at two other approaches to estimating equity risk premiums – the survey approach, where investors and managers are asked to assess the risk premium and the implied approach, where a forward-looking estimate of the premium is estimated using either current equity prices or risk premiums in non-equity markets. We also look at the relationship between the equity risk premium and risk premiums in the bond market (default spreads) and in real estate (cap rates) and how that relationship can be mined to generated expected equity risk premiums. We close the paper by examining why different approaches yield different values for the equity risk premium, and how to choose the “right” number to use in analysis.
dimanche 31 janvier 2010
L'évaluation en crise
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 31 janvier 2010, 06:35 - Techniques
Lors du premier workshop qu’il organisait, le groupement Finance
d'Entreprise des Anciens Elèves
d'HEC m'a invité à parler sur le thème de « l'évaluation en
(temps de) crise (?) ».
Les principaux points traités au cours de cette conférence (dont on peut
télécharger ici les transparents) ont été les suivants :
- Les entreprises font face à un besoin croissant d'évaluation:
l'introduction de la juste valeur dans la comptabilité a multiplié les
occasions pour les entreprises de s'interroger sur la valeur de leurs actifs et
les conduit à être plus attentives aux conditions dans lesquelles elles mènent
leur politique de croissance externe (une acquisition payée trop chère fera
nécessairement l’objet d’une dépréciation ultérieure. Par ailleurs, les
pressions qui s'exercent en faveur d'une meilleure gouvernance (défense des
intérêts minoritaires, activisme, montée en puissance des comités d'audit…)
sont autant de facteurs qui poussent les directions générales à être plus
attentives à ces questions de valeur ;
- Les approches d'évaluation sont à présent classiques et bien établies même
si la profession des évaluateurs reste hétérogène. Certes, il peut y avoir des
modes (comme par exemple celles qui ont vu le jour au moment de la bulle
internet dans les années 2000). Heureusement, il existe un consensus (une
convention dirait André Orléan) qui
s'est établi depuis 1938 avec l'économiste JB Williams selon lequel
la valeur d'un actif dépend de sa rentabilité et de son risque. Même la
méthode des multiples repose sur ces concepts ce que beaucoup d’évaluateurs
ne comprennent toujours pas vraiment ou surtout n'en tirent pas toutes les
conséquences ;
- Il a toujours existé des difficultés pratiques dans l'application des deux
grandes familles de méthodes que sont les approches analogiques et les
approches intrinsèques. Pour ne parler que la dernière catégorie, les
praticiens connaissent la difficulté de construire des plans d'affaires
couvrant une période suffisante pour capturer toute la dynamique opérationnelle
et financière des avantages compétitifs que l'entreprise doit construire pour
créer de la valeur. Nous avons également relevé avec Bruno Husson
les différences entre la vision comptable de la valeur d'usage et la pratique
des évaluateurs. Mais ces difficultés ne rendent pas l’exercice
d’évaluation pour autant vain. Les investisseurs comme les évaluateurs doivent
se prononcer dans un environnement pas nature incertain et faire des paris sur
l’avenir.
- Au-delà de ces difficultés traditionnelles, l'évaluateur est confronté à un
décalage grandissant entre les méthodes disponibles et la complexité qu'il
doit capturer dans son analyse. L'économie de l'immatériel rend les frontières
de l'entreprises poreuses et la rentabilité des produits / services plus
volatile (comment évaluer les performance lorsque
l’échange va au-delà du prix et du service ou du produit pour intégrer des
flux d’information et d’émotion ?). De même, si la globalisation permet de
construire plus facilement des avantages compétitifs, elle réduit la durée
durant laquelle cet avantage peut être maintenu.
- La crise a porté un dernier coup à l'évaluation en cassant la boussole du
marché et en réintégrant la contrainte du financement. L'illiquidité temporaire
des marchés a conduit à une remise en cause du concept de juste valeur et du dogme de
l'efficience des marchés qui, de manière tout à fait erroné comme la souligné
le rapport
Morand/Marteau constituait sa caution scientifique.
- Cette crise de l'évaluation doit nous inciter à changer notre approche à la fois comportementale et technique lorsque nous cherchons à déterminer la valeur d'un actif.
- Sur le plan comportemental, il faut que l'expert devienne
plus modeste. Il est d'ailleurs toujours moins bon dans des situations où le
raisonnement n'est pas linéaire et où les interprétations sont incertaines (je
renvoie le lecteur aux
commentaires passionnants de Michael Mauboussin sur le crédit qu'il
convient d'accorder aux experts). Son opinion n'est qu'une position parmi
d'autres, nécessairement subjective. Il doit en conséquence s'efforcer
d'encadrer cette subjectivité en accroissant la rigueur de ses analyses et en
étant plus transparent sur son raisonnement, ses hypothèses et les limites de
ses résultats.
- Sur le plan technique, il doit s’ouvrir à des domaines
jusqu’alors négligés : le risque dans toutes ces composantes (la
géopolitique ou la géo-économie peuvent par exemple enrichir l’analyse
concurrentielle), la
finance comportementale, les sciences de la
complexité, la
gouvernance financière… L’approche par scénarios multiples, les méthodes
optionnelles sont également des outils qui restent insuffisamment exploités. On
objectera que pour leur mise en œuvre est complexe et qu’elle dépend de
nombreuses hypothèses qui les rendent artificielles. Mais qu’est ce qui est le
plus éclairant : l’utilisation d’approches que l’on sait totalement
inadaptées ou bien le recours à des approches plus complexes qui permettent de
mieux comprendre dans quelles conditions la valeur se crée? Personnellement, je
pense que dans une situation d’incertitude, tout ce qui concourt à sa réduction
est une bonne chose.
J’ai terminé mon exposé par l’exemple du
Plan de restructuration de Thomson que je connais bien puisque c’est ma
banque, Houlihan
Lokey, qui a été désignée comme expert financier par le conseil
d’administration pour donner son opinion sur l’intérêt pour la Société et ses
actionnaires.
A l’occasion de cette expertise, nous avons montré qu’il était impossible d’évaluer correctement une entreprise en restructuration sans changer de manière substantielle les approches classiques. La valeur d’une entreprise en difficulté et sa répartition entre les différentes parties prenantes se déforment au cours du temps. L’évaluateur doit prendre en compte la dimension du financement dans toute sa complexité (liquidité, solvabilité, risque de défaut, coût de détresse financière, coût de financement, variation du levier au cours du temps, variation des économies fiscales, valeur de marché des différents types de dette…). Les approches DCF classiques sont trop brutales et restrictives pour être pertinentes. J’avais écrit avec Franck Bancel un article sur ce sujet auquel le lecteur intéressé est invité à se reporter (pour une version anglaise, cliquer ICI). L’expertise sur le Plan de restructuration de Thomson illustre notamment l’approche de l’APV (Adjusted Present Value ou valeur nette ajustée) et la prise en compte des coûts de détresse financière dans le calcul de la valeur de l’entreprise et celle de la dette.
lundi 31 août 2009
Quelques réflexions sur le projet IASB Fair Value Measurement
Par Jean-Florent Rérolle le lundi 31 août 2009, 20:56 - IFRS
A un mois de la date limite pour les commentaires sur son exposure draft, je
voulais revenir sur quelques points du projet de norme « fair
value measurement » (ED FVM) dont une traduction en français est à
présent disponible sur le site de l’IASB (intitulé « évaluation
de la juste valeur »).
Un
comparatif entre
FASB 157 et l’ED FVM est également en ligne. Il permet de voir qu'un
travail important de « window re-writing » a été réalisé, mais, fort
heureusement pour la convergence US Gaap- IFRS, les deux textes restent très
similaires à la fois dans leur philosophie et les approches d’évaluation qu’ils
mettent en avant.
Une petite remarque incidente : les titres ne sont pas exactement les
mêmes. Les américains parlent de FV measurements (au pluriel) lorsque les
européens parlent de FVM au singulier (et en français le terme
« mesure » est écarté au profit d’«évaluation »).
Quoiqu’il en soit, il n’est pas question ici de passer en détail l’ensemble
des dispositions de ce texte. Je voudrais simplement faire quelques
commentaires suscités par mon expérience et mes convictions d’évaluateur. Ces
commentaires porteront essentiellement sur l’impact de ces dispositions sur
l’évaluation des
Unités Génératrices de Trésorerie (UGT) d’entreprises non
financières).
Commençons par les cotés positifs de ce texte.
L'ED FVM est un facteur de cohérence essentiel pour
l'ensemble des normes IFRS. Le concept de fair value est utilisé plus de 1200
fois dans ces normes. Il était essentiel qu’un texte vienne en préciser de la
manière la plus claire possible la définition et les modes de détermination.
L'ED FVM se veut exhaustif puisque (à quelques exceptions près) il couvre tous
les actifs ou passifs, de nature financière ou non financière, tangibles ou
intangibles, évalués de manière individuelle ou groupée (comme les
UGT).
L’autre point très positif est que le régulateur comptable développe une
approche de l’évaluation très largement compatible avec la pratique
professionnelle des évaluateurs :
- la définition de la fair value
the price that would be received to sell an asset or paid to transfer a liability in an orderly transaction between market participants at the measurement date
est très proche de celle de la fair market value des évaluateurs telle qu’elle est définie dans le glossaire de l’American Society of Appraisers
the price, expressed in terms of cash equivalents, at which property would change hands between a hypothetical willing and able buyer and a hypothetical willing and able seller, acting at arm’s length in an open and unrestricted market, when neither is under compulsion to buy or sell and when both have reasonable knowledge of the relevant facts.
Dans les deux cas, l’évaluateur doit déterminer le prix qui résulterait
d’une transaction hypothétique entre deux parties à la suite d’une
négociation « arms’ length ».
- Les méthodes d’évaluation sont présentées de manière assez rigoureuse. En
reprenant très largement le SFAS 157 qui avait été réalisé en collaboration
avec des évaluateurs professionnels, le texte de l’IASB ne posera pas de
problème d’application aux évaluateurs. A cet égard, le contraste est frappant
avec les descriptions faites dans l’IAS36 pour réaliser une évaluation en
valeur d’usage. Celle-ci est clairement en décalage avec la pratique comme nous
l’avons montré avec Bruno
Husson dans le chapitre 3 du
guide pratique IAS36 (voir Option Finance Hors Série février
2005).
- La présentation de la nature des différents inputs hiérarchisés en fonction
de leur proximité avec les observations de marché est une approche qui ne
surprendra pas les évaluateurs. Dans la mesure où l’évaluation consiste à
imaginer le résultat d’une négociation sur un marché, l’évaluateur doit
s’efforcer de prendre des hypothèses aussi proches que possible de ce marché.
Si l’entreprise est cotée, il lui sera difficile de ne pas tenir compte de la
valeur boursière, sauf à démontrer que le cours n’est pas significatif (en
raison par exemple d’un volume insuffisant de transactions, de la survenance
d’évènements exceptionnels ayant provoqué une volatilité manifestement
temporaire, d’une asymétrie d’information importante provoquant un décalage
entre les perceptions des investisseurs et la situation de l’entreprise,
…).
- Le document invite les évaluateurs à faire preuve de jugement
professionnel. L’évaluation n’est pas une science exacte. On dit qu’elle est …
un art ! (personnellement, je trouve cette expression un peu présomptueuse
ou alors, à la lecture de certains rapports, je ne peux m’empêcher de penser à
l’art … primitif ou
l’art naïf !!). La
détermination de la « fair value » est très subjective puisqu’il
s’agit d’imaginer le résultat d’une transaction qui n’aura pas lieu. A
l’exception d’un instrument financier coté dont on peut déterminer la valeur
par une observation directe, l’évaluation d’un actif nécessite le plus souvent
d’émettre des hypothèses, de faire des choix de méthodes ou de procéder à des
ajustements sur les données recueillies auprès du marché. Le jugement
professionnel est indispensable, et l’évaluateur doit faire preuve de beaucoup
d’humilité et de transparence dans cette démarche.
- La méthode « multicritères » est acceptée, et le régulateur n’est pas contre les changements de méthodes ou de pondération si cela permet d’obtenir une valeur plus représentative de la fair value :
Valuation techniques used to measure fair value shall be consistently applied. However, a change in a valuation technique or its application (eg a change in its weighting when multiple valuation techniques are used) is appropriate if the change results in a measurement that is equally or more representative of fair value in the circumstances. That might be the case if, for example, new markets develop, new information becomes available, information previously used is no longer available or valuation techniques improve
Cela devrait inciter les évaluateurs à faire preuve de plus d’audace dans
leurs approches qui restent désespérément conventionnelles et donc souvent
inadaptées aux nouvelles problématiques de la valeur (je pense tout
particulièrement aux
entreprises en restructuration).
- Dans le domaine des évaluations d’UGT, on voit mal comment ne pas utiliser de manière privilégiée une méthode d’actualisation de flux. Celle-ci fait l’objet de développements intéressants et rigoureux dans l’annexe 5 du document. Cela pose bien sûr la question des hypothèses utilisées qui doivent refléter "les assumptions that market participants would use when pricing the asset or liability, including assumptions about risk". A cet égard, de manière très pragmatique, le paragraphe 54 de l’ED propose que les hypothèses du management constitue le point de départ et qu’elles soient modifiées si nécessaire, sans pour autant que cela conduise à un « travail exhaustif ».
A coté de ces éléments positifs, subsiste deux questions importantes qui constituent de mon point de vue des ombres au tableau de la fair value telle qu’elle est présentée dans ce document important.
La première a trait à la persistance quasi idéologique de la
primauté du marché dans le raisonnement du régulateur comptable. Le
principe de base de SFAS 157 et l’ED FVM de l’IASB est que le cours est
représentatif de la valeur intrinsèque. Compte tenu des faiblesses de plus en
plus manifestes de la théorie de l’efficience des marchés, cette approche
devient contestable.
C’est naturellement le cas lorsque les marchés ne fonctionnent plus du
tout. L’IASB avait déjà traité cette situation à la fin de l’année 2008
dans un document intitulé « Measuring
and disclosing the fair value of financial instruments in markets that are no
longer active ». Elle étend aujourd’hui ses prescriptions à l’évaluation de
toutes les catégories d’actifs. Les circonstances dans lesquelles un marché
n’est pas actif ou une transaction n’est pas ordonnées sont clairement décrites
dans les « Basis
for conclusions ». Lorsque l’on se trouve dans cette situation, le prix de
marché doit faire l’objet d’ajustements qui peuvent être significatifs pour les
besoins de l’évaluation et un changement de méthode ou l’utilisation de
plusieurs méthodes reposant sur des hypothèses de qualité inférieure de niveau
2 ou 3 devient acceptable.
Mais, de manière curieuse, l’IASB ajoute :
the risk premium should be reflective of an orderly transaction between market participants at the measurement date under the current market conditions
et plus loin:
the objective is to determine the point within the range that is most representative of fair value under the current market conditions
L’exercice devient alors un peu schizophrénique puisque s’il n’existe pas de
transaction, c’est probablement en raison des conditions de marché.
L’approche mark-to-market ne fonctionne pas sur des marchés inactifs, mais
peut-on considérer qu’elle reste appropriée sur des marchés
actifs ? Là encore, en mettant à mal l’hypothèse d’efficience des
marchés, la période récente devrait nous conduire à plus de modestie.
Il est de plus en plus évident que la valeur de marché ne reflète
qu’imparfaitement la valeur intrinsèque de l’actif, en particulier lorsqu’il
s’agit d’une entreprise qui est un actif beaucoup plus complexe qu’un
instrument financier. J’ai déjà eu l’occasion sur ce blog d’évoquer plusieurs
arguments en ce sens (voir mon post
sur l'évaluation des portefeuilles de titres). Le point essentiel a trait bien
entendu aux comportements humains totalement ignorés dans les approches
classiques.
Cette question dépasse le domaine de la finance : il concerne toute la science économique. Comme l’écrit By Paul De Grauwe dans un article du Financial Times « Economics is in crisis: it is time for a profound revamp »:
We need a new science of macroeconomics. A science that starts from the assumption that individuals have severe cognitive limitations; that they do not understand much about the complexities of the world in which they live. This lack of understanding creates biased beliefs and collective movements of euphoria when agents underestimate risk, followed by collective depression in which perceptions of risk are dramatically increased. These collective movements turn uncorrelated risks into highly correlated ones. What Keynes called “animal spirits” are fundamental forces driving macroeconomic fluctuations.
Ce constat nous oblige :
- à ne retenir les données du marché qu’avec beaucoup de circonspection. Pour
l’évaluation d’une UGT en particulier, le recours à des comparaisons boursières
devrait faire l’objet d’une diligence particulière visant à comprendre qu’elles
sont les attentes des investisseurs pour chaque entreprise de l’échantillon.
Sans ce travail préalable, on ne peut pas soutenir que celles-ci sont
comparables à l’UGT à évaluer. Mais que l’on ne se fasse pas d’illusions :
contrairement à ce que l’on croit, la mise en application professionnelle de
cette approche exige beaucoup plus de travail que la mise en œuvre d’un cash
flow actualisé. Je renvoie le lecteur intéressé à mon
article sur les multiples comme méthode de décryptage de la
valeur.
- à utiliser les estimations des analystes financiers avec autant (sinon
plus) de circonspection que les précédentes. La communauté des analystes ne
sauraient être assimilée aux market participants (ce ne sont pas des acteurs
potentiels, mais des observateurs qui,au mieux, cherchent à comprendre le
marché, et, au pire, à l’influencer). Ils ne correspondent d’ailleurs pas du
tout à la définition IASB qui veut qu'un market participant soit un acheteur ou
un vendeur capable d'entrer dans une transaction.
- à privilégier les données du management qui présentent l’avantage de
pouvoir être auditées et challengées (à la différence des attentes des
investisseurs) et dont on peut apprécier l’impact sur la valeur grâce à des
tests de sensibilité.
La seconde question qui est soulevée est celle du standard de
valeur retenu.
La valeur dépend des flux et du niveau de risque que l’on prend dans l’évaluation. Pour simplifier, trois perspectives sont envisageables :
- la valeur stand-alone qui découle du business plan du management. Cette valeur ne doit pas être assimilée à la valeur d’usage évoquée dans IAS 36 qui a une vision très restrictive des perspectives de l’entreprise.
- La valeur de contrôle (valeur optimisée) qui correspond à la valeur précédente à laquelle vient s’ajouter la valeur incrémentale qu’une gestion optimale de la société pourrait créer, multipliée par la probabilité que celle-ci soit mise en œuvre.
- La valeur stratégique qui est égale à la précédente plus
la valeur incrémentale qu’un acquéreur particulier pourrait créer par l’apport
de ressources ou de savoir-faire, multipliée (i) par la probabilité d’une
cession à cet acheteur stratégique et (ii) par la part des synergies qui
resterait à l’acquéreur à l'issue de la transaction.
Les évaluateurs distinguent habituellement la « fair market
value » de l’« investment value ». La fair value correspond soit à la
première perspective si l’on considère que l’entreprise est gérée de manière
optimale, soit à la seconde si on pense qu’un acheteur sur le marché pourrait
améliorer la situation. Définie comme "the value to a particular investor based
on individual investment requirements and expectations", l’investment value
correspondrait plutôt à la troisième perspective.
Dans la pratique, pour déterminer la fair market value d’un actif,
l’évaluateur hésite (à tort de mon point de vue) à altérer le business plan du
management et considère que les perspectives du marché ne seraient pas
différentes. Prudent, il aura plutôt tendance à pénaliser le résultat (par
exemple en augmentant le taux d’actualisation si les projections lui semblent
trop ambitieuses) qu’à le gonfler pour tenir compte des améliorations que l’on
pourrait apporter à la gestion. A fortiori, la détermination de la fair value
ne peut en aucun cas intégrer des synergies provenant d’un acheteur
potentiel.
Or, le postulat de la norme est que tout actif doit être évalué « at its highest and best use ». La norme s’inscrit résolument dans une perspective de maximisation de la valeur :
A fair value measurement considers a market participant’s ability to generate economic benefit by using the asset or by selling it to another market participant who will use the asset in its highest and best use. Highest and best use refers to the use of an asset by market participants that would maximise the value of the asset or the group of assets and liabilities (eg a business) within which the asset would be used, considering uses of the asset that are physically possible, legally permissible and financially feasible at the measurement date.
Je peux comprendre l'intérêt de cette vision lorsque l'on traite d'un actif tangible ou intangible spécifique. Mais le raisonnement n'est pas tenable lorsqu’il est appliqué à une UGT : l'évaluateur serait invité à modifier le cas échéant le business plan du management et à prendre intégralement en compte l’optimisation de la gestion de l’entreprise qui pourrait résulter d’un éventuel changement de contrôle (en l'absence d'éléments précis, il pourrait être incité à appliquer une "prime de contrôle", ajustement totalement arbitraire et donc injustifiable).
En augmentant de manière artificielle la valeur de l'UGT, il me semble que
l'on adopte une attitude beaucoup trop agressive, ce qui est surprenant dans le
cadre d’une philosophie comptable caractérisée généralement par la prudence et
le conservatisme.
Le régulateur prévoit que si l’utilisation de l’actif n’est pas optimale, sa
fair value présente alors deux composantes : a) sa valeur compte tenu de
son utilisation actuelle (sous-optimale) et b) le montant additionnel de valeur
que l’on obtiendrait en calculant sa valeur optimisée.
Je dois dire que si cette approche me convient bien à des fins de gestion ou
de stratégie (après tout, une interrogation permanente sur la meilleure manière
de valoriser ses actifs est une pratique très saine), je suis plus dubitatif
sur son application comptable pour une UGT. Si le management ne compte pas
modifier l’utilisation de l’actif, l’information communiquée aux investisseurs
sur la fair value de celui-ci sera fausse. D’ailleurs, un marché qui
fonctionnerait correctement ne prendrait certainement pas en compte cette
valeur fictive (sauf si la situation actionnariale et de gouvernance de
l’entreprise le conduisait à anticiper la probabilité d’un changement de
stratégie).
Dans leur volonté de convergence avec les normes américaines qui ont été publiées avant la crise, le régulateur des IFRS n’a-t-il pas manqué une opportunité de renouveler l’approche et de la rendre plus conforme à la réalité économique actuelle ? Mais pour cela, il aurait probablement fallu distinguer les évaluations des UGT de celles des actifs individualisés au risque d'introduire des contradictions ou des incohérences. On se serait peut-être même aperçu, Ô horreur !, que la somme des parties n'était pas égale au tout !
mardi 18 août 2009
Distress valuation : une décision capitale de la justice britannique
Par Jean-Florent Rérolle le mardi 18 août 2009, 23:54 - Actualité de l'évaluation
Acheté en 2006 par Carlyle, IMO Carwash est le leader
mondial du lavage de voiture. L’acquisition a été financée essentiellement par
de la dette. En raison de performances très médiocres, il est apparu que la
société ne pourrait pas faire face à ses engagements financiers (elle est
actuellement financée par £313m de dette senior et £90m de dette mezzanine) et
ses dirigeants ont engagés une restructuration financière.
Le plan qui a été adopté écarte les créanciers juniors au profit des
créanciers seniors qui récupèrent les actifs de l’entreprise au sein d’une
nouvelle holding en échange d’un abandon d’une partie de leurs créances
(réduction de la dette de £185m). Soutenant que la valeur des actifs est
inférieure à celle de la dette senior, et en vertu du contrat de subordination
signé par les créanciers juniors, l’entreprise et les créanciers seniors ont
considéré que les mezzaneurs n’avaient plus aucun intérêt économique dans
l’entreprise et qu’à ce titre il n’était ni nécessaire ni juste qu’ils
participent à la restructuration.
Ce plan vient d’être approuvé par Mr Justice Mann de la High Court of
Justice de Londres dans une décision remarquable qui aura des conséquences
considérables en matière d’évaluation d’entreprise en restructuration, non
seulement en Grande Bretagne, mais aussi dans le reste de l’Europe. Comme
le note
Karl Clowry, un partner de Paul Hastings : « many european LBOs
were arranged and so will be restructured under English law and so this case
will have ramifications for much of the European buy-out industry ». On ignore
encore si cette décision va faire l’objet d’un appel.
Le plan était contesté par le comité des mezzaneurs. Ceux-ci considéraient
qu’un plan équitable aurait dû leur permettre de conserver un intérêt dans la
société après bien sûr le remboursement prioritaire de la dette senior. Pour
eux, la valeur de la société est plus importante que celle calculée par les
créanciers seniors. La valeur ne « break » pas dans la dette senior,
mais dans la dette mezzanine.
Pour accepter le plan, le juge devait donc préalablement se prononcer sur la question de savoir si :
« the scheme operate unfairly to (the subordinated creditors) because they deprive them of any valuable rights against the companies ».
La réponse à cette question l’a conduit à examiner les travaux d’évaluation
produit par les deux parties dans un détail qui a beaucoup surpris les
observateurs.
Les créanciers seniors ont présenté une évaluation de PwC. Sur la base d’une hypothèse de continuité de l’exploitation (going concern), PwC a retenu trois méthodes :
- des cash flow actualisés par un taux d’actualisation incluant un facteur « alpha » censé représenter l’incertitude actuelle des marchés
- une comparaison avec des entreprises cotées similaires
- un modèle LBO.
Ces approches conduisent respectivement à des fourchettes de £220m à £275m,
de £235m à £250m et de £257m à £256m. Dans ces conditions, PwC estime qu’un
acheteur ne serait pas prêt à débourser plus de £265m.
Deux autres évaluations aux conclusions similaires étaient présentées par
les créanciers seniors. La première résultait d’un processus de vente engagé
par Rothschild qui a obtenu une offre indicative comprise entre £150m et £188m
hors dette, offre rejetée par le conseil d’administration. La seconde est
l’estimation des sites du groupe effectuée par King Sturge LLP
(£208m).
Au total, les différentes évaluations produites par les créanciers seniors
étaient largement inférieures à celle de la valeur de leur dette (même en
retirant le facteur « alpha » utilisé par PwC).
Après avoir critiqué les approches retenues par Rothschild et la méthode des comparables, la
partie adverse a présenté ses propres travaux d’évaluation. Effectués par le
cabinet LEK ils reposent sur l’actualisation
de cash-flows simulés à partir d’une méthode de Monte Carlo(*).
On rappelle que cette approche consiste à (i) déterminer le comportement possible d’un certain nombre de variables du plan d’affaires (en pratique on affecte à chacune la loi statistique jugée la plus pertinente), (ii) définir les corrélations pouvant exister entre certaines de ces variables et, (iii) procéder à de multiples simulations aléatoires du business plan sur la base des hypothèses précédemment définies. Cette approche se traduit par une distribution de résultats de laquelle on peut naturellement tirer une moyenne ou une médiane, mais dont la vertu première est de mieux cerner la dispersion possible de la valeur. Les résultats de cette étude montrent que
« in each scenario a significant majority of outcomes exceeds $320M ; On this basis, it appears highly likely that the value of IMO « breaks » in the Mezzanine tranches of IMO’s current debt structure ».
Après avoir estimé que la bonne approche devait être d’évaluer l’entreprise dans une logique de continuation (going concern) et non de liquidation, le juge Mann a considéré que les approches défendues par les créanciers seniors étaient beaucoup plus convaincantes que celle des mezzaneurs :
« All in all, therefore, I do not give the LEK valuation as much weight as I give the other exercices ».
Cette conclusion suivait quelques propos peu amènes à l’égard de la méthode
de Monte Carlo qualifiée de « robotic exercice » qui a pu faire
croire que les techniques d’évaluation avancées étaient disqualifiées dans ce
type de procédure.
En réalité, en lisant attentivement le jugement, on garde espoir ! Manifestement, le juge a été très frustré par trois éléments qui ont gravement affecté la crédibilité professionnelle des travaux de LEK :
- L’absence d’hypothèses étayées et claires. Le juge décrit les difficultés qu’il a éprouvé dans le recueil des données utilisées pour les simulations. Il note également que malgré leurs demandes répétées, les créanciers seniors n’ont jamais obtenu de détails sur la vision des créanciers juniors en matière d’évaluation ;
- Le manque de jugement professionnel sur les résultats obtenus, ce qui donne à la conclusion un caractère mécanique d’autant plus contestable que les hypothèses sous-jacentes restent mystérieuses ;
- L’adaptation peu convaincante de la méthode à un modèle de développement
qui n’est pas aussi incertain que ceux des secteurs dans lesquels elle
s’applique habituellement (pharmacie, exploration pétrolière, etc…).
Sur tous ces points, il semble que LEK n’ait pas voulu ou pas pu déployer toute la pédagogie nécessaire pour que le juge comprenne les travaux qui ont été réalisés.
“The underlying assumptions are obviously needed if the worth of the report is to be tested. Anyone who really wished their valuation evidence to be understood would have realised that and provided the material”
Plus les techniques utilisées sont sophistiquées, plus l’évaluateur doit
être pédagogue et transparent. Cela vaut pour les attestations d’équité. Cela
vaut a fortiori dans le cadre de procédure judiciaire ou arbitrale où les juges
ne sont pas forcément des experts financiers.
Du point de vue de l'évaluateur, l'aboutissement de cette affaire est d'autant plus regrettable que les méthodes retenues par PwC n'étaient probablement pas exemptes de critiques (il est étonnant qu'en utilisant trois méthodes de nature aussi différentes, Pwc ait obtenu des fourchettes de valeurs somme toute assez proches) et que la méthode de Monte Carlo retenue par LEK est probablement la meilleure sur le plan conceptuel et pratique.
Dans une note intitulée « IMO Carwash : valuation issues in restructuring : something for everyone ? », Freshfield tire la conclusion de cette décision:
“we should not lose sight of the fact that the Judge makes it clear that his judgment is "fact specific". Nevertheless it will be harder now for parties to argue that the relevant "universe" of valuations can be other than going concern. However, there are many different ways of modelling a going concern valuation. In this case, all the valuations provided were going concern, but the only one which showed an interest for the junior creditors was provided by them and had been hastily put together without sufficient details. That leaves plenty of scope for properly substantiated valuation models to be put forward which may open the door to a challenge, even where the conventional valuation models are showing no economic interest”.
Cette affaire démontre la nécessité pour les parties prenantes à une restructuration de ne pas négliger les problématiques d'évaluation, même si celles-ci sont complexes à appréhender. Je renvoie le lecteur à mes posts précédents sur ce sujet :
- Distress valuation : L’évaluation au cœur des restructurations financières
- Les banques face à la dette LBO
- L'entreprise en restructuration : des problématiques d'évaluation complexes
(*) Cette méthode a été présentée pour la première fois dans Risk Analysis in Capital Investment par David Hertz dans la Harvard Business review de janvier-février 1964.
mardi 4 août 2009
Distress valuation : L’évaluation au cœur des restructurations financières
Par Jean-Florent Rérolle le mardi 4 août 2009, 08:58 - Techniques
Si la crise économique a pour conséquence de fragiliser la santé financière
de nombreuses entreprises, elle invalide surtout les structures financières des
LBO réalisés au cours des dernières années ou des groupes qui ont imprudemment
financé leur croissance par une politique d’endettement agressive. La situation
est encore plus délicate et complexe si, à l’inadaptation de la structure
financière, s’ajoutent des difficultés opérationnelles. Au total, S&P
estime que la dette
LBO européenne à refinancer en 2014 s'élève à
120 milliards d'euros.
La structure financière peut être analysée comme un contrat conclu entre les
actionnaires et les créanciers d’une entreprise visant à soutenir ses projets
de développement et se partager ses flux de liquidités disponibles futurs.
Lorsque le plan d’affaires prévu à l’origine est gravement mis en cause le
contrat est rompu, et sa renégociation est indispensable à la survie de
l’entreprise. Les apporteurs de capitaux doivent alors procéder à une nouvelle
évaluation de l’entreprise afin de déterminer une structure financière plus
appropriée, c’est-à-dire un nouveau contrat et une nouvelle valeur de leurs
droits.
Nous venons de publier avec Franck Bancel un article sur cette question complexe dans la revue Echanges de Aout-Septembre 2009 (revue de la DFCG). Comme je l'avais évoqué précédemment sur ce blog, les méthodes d'évaluation classiques doivent être écartée au profit de nouvelles approches : l'APV, les options réelles, les simulations complexes ...
mardi 14 juillet 2009
L'entreprise en restructuration : des problématiques d'évaluation complexes
Par Jean-Florent Rérolle le mardi 14 juillet 2009, 12:58 - Techniques
Lorsque l'on examine les pratiques d'évaluation (en lisant les attestations
d'équité par exemple), on est frappé par le conformisme, le classicisme des
approches qui sont utilisées. Les attestions d'équité ressemblent souvent à des
rapports d'audit. Les formules et expressions utilisées sont souvent des
copiés-collés de rapports précédents (quand ils ne sont pas purement et
simplement des plagiats de rapports rédigés par d'autres experts !). Il est
très rare de trouver un raisonnement financier original. Certes, toutes les
situations ne se prêtent pas à des approches originales, mais la plupart des
évaluations comportent une ou plusieurs problématiques spécifiques à
l'entreprise que l'on aimerait voir traitées de manière un peu
subtile !
Cette situation est déprimante quand on la remet dans une perspective
historique. Les techniques modernes n'ont vraiment été diffusées en France que
dans les années 90. Rappaport,
Copeland, Stern et
Stewart, les "pères fondateurs" des DCF (je mets des guillemets, car ils
n'ont été en réalité que des agents marketing très efficaces pour promouvoir
des approches qui datent des années 30) avaient une conception très stratégique
et managériale de l'évaluation : il s'agissait d'identifier les éléments
clés de la valeur afin de prendre des décisions augmentant la "shareholder
value". L'analyse était plus importante que le résultat.
Avec le temps et les IFRS, les choses ont changé. La large diffusion des
techniques modernes et leur standardisation dans le cadre des normes comptables
ont permis à des apprentis "financiers" de s'improviser évaluateurs et, peu à
peu, l'évaluation est devenue une mécanique au service de la compliance
comptable. Cette
évolution a stérilisé l'innovation en matière d'évaluation.
Mais nous sommes peut-être à l'aube d'un changement important. La crise
actuelle a montré que face à des situations de marché exceptionnelles, les
approches classiques ne peuvent plus être appliquées de manière simpliste. Et
cette remise en cause ne manquera pas d'avoir des conséquences sur la
légitimité des méthodes et des "spécialistes" lorsque nous serons revenus dans
un environnement plus normal.
L'ineptie des approches fondées sur
les multiples (sans parler de celles qui utilisent des transactions
comparables !) est enfin démontrée (à défaut d'être encore totalement reconnue
par les professionnels ...). La méthode des cash-flows est de plus en plus
délicate à mettre en œuvre en raison de l'incertitude qui pèse sur les plans
d'affaires, incertitude que peu d'experts savent traiter en raison de la
complexité des techniques de simulation à utiliser.
Cette crise de l'évaluation et de ses techniques est particulièrement bien
illustrée par les situations de restructuration. J'ai écrit avec
Franck Bancel un article à paraître sur ce sujet dans la revue Echanges. Je le mettrai
en ligne sur ce site lorsqu'il aura été publié. L'évaluation de l'entreprise
sur-endettée est en effet un exercice très complexe qui ne peut pas être
réalisé de manière classique :
- La valeur de l'entreprise en restructuration est très
volatile. Le flux des liquidités disponibles est constamment perturbé
par les coûts de faillites potentiels (directs et directs), les scénarios
concevables de restructuration (et donc l'environnement juridique de celle-ci)
et le risque d'insolvabilité qui pèse sur l'entreprise (risque qui dépend de
ses engagements financiers à court terme et la fongibilité de ses actifs). Tous
ces éléments qui participent à la dynamique complexe de la restructuration
doivent être pris en compte dans l'évaluation.
- L'impact de la structure financière sur la valeur ne peut
pas être modélisée de manière simple au travers du cout moyen pondéré du
capital. L'incertitude qui pèse sur les économies fiscales futures et les
changements importants de levier financier au cours du temps requièrent des
approches spécifiques. La structure financière idéale post-restructuration doit
être définie le plus rigoureusement possible (par exemple en fonction d'une
"distance to default" acceptable par l'entreprise). Elle permet ensuite de
mesurer les économies fiscales futures dont l'entreprise peut espérer
bénéficier. L'évolution de la structure financière impose de déterminer de
manière récursive un taux d'actualisation annuel. Cet exercice doit
naturellement être mis à jour en fonction des résultats de la
négociation.
- Une fois la valeur d'entreprise déterminée, il reste à la répartir
entre les différentes couches de capital. L'utilisation d'une approche
optionnelle est alors indispensable (On rappelle que selon cette théorie, les
actionnaires possèdent une option d'achat sur la valeur de l'actif économique à
l'échéance de la dette, et les créanciers détiennent l'actif sans risque après
avoir vendu un put aux actionnaires). Mais attention aux modèles simples que
l'on trouve dans les manuels de finances ! Le modèle de Black &
Scholes qui utilise des hypothèses simplistes (comme une dette remboursable
in-fine) ne marche pas ! Il faut utiliser des approches plus complexes qui
prennent en compte le véritable échéancier annuel des engagements financiers de
l'entreprise.
Une partie de ces problématiques vient d'être vulgarisée par Damodaran dans
un papier intitulé "Valuing Distressed
and Declining Companies". Dans cette étude, l'auteur distingue de deux axes
d'analyse (la réversibilité du déclin de l'entreprise et l'importance de son
endettement financier) à partir desquels il définit quatre
situations :
- - l'entreprise en déclin irréversible (situation partagée par le reste du secteur) qui n'est pas en situation de stress financier : la valeur de la firme est alors égale au maximum de la valeur de la firme "going concern" et de la valeur de liquidation (organisée méthodiquement et sans précipitation)
- l'entreprise en déclin irréversible fortement endetté. L'approche consiste alors a partir de la valeur précédente, estimer la probabilité de faillite et la valeur de liquidation, puis calculer la valeur de l'entreprise ajustée par les coûts de faillite.
- l'entreprise en déclin réversible faiblement endettée : la valeur de la firme est égale à la valeur "as a going concern" (compte tenu de la stratégie actuelle du management) multipliée par la probabilité de maintenir le statu quo plus la valeur optimisée dans le cadre d'une autre politique multipliée par la probabilité que ce changement intervienne.
- L'entreprise en déclin réversible fortement endettée : Damodaran
recommande de partir de la valeur précédente, d'estimer la probabilité de
faillite et la valeur de liquidation et de recalculer une valeur intégrant ces
coûts de faillite (sauf s'il est plus intéressant de liquider la
société).
Par la suite, Damodaran développe plusieurs approches permettant de prendre
en compte les spécificités de l'entreprise en difficulté. Il s'agit d'un papier
utile qui pose de nombreuses bonnes questions, mais qui reste très sommaire sur
les réponses pratiques que les évaluateurs doivent apporter lorsqu'ils sont
confrontés à ce type de situation.
J'aurai l'occasion dans les mois qui viennent de revenir sur ces questions complexes.
dimanche 12 juillet 2009
La juste valeur comptable : faut-il aller plus loin ?
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 12 juillet 2009, 18:56 - Actualité de l'évaluation
Après plusieurs semaines de silence, je vais essayer de mettre à jour mon
blog de manière plus fréquente ! je commence par un thème qui va être très
sensible pour les entreprises et les évaluateurs dans les mois qui
viennent : la juste valeur.
L'IASB vient de publier son
exposure draft sur "fair value measurement" accompagné de ses
"basis for conclusions" et de ses
examples . Comme on s'y attendait, c'est un copié collé de la norme SFAS
157 adoptée en 2006 par le FASB. Cette norme a pour but de s'appliquer dans
tous les cas où la fair value est utilisée dans un texte IFRS. L'existence
d'une seule source de référence pour la définition et le calcul de la fair
value permettra d'assurer une cohérence que les textes actuels n'avaient
probablement pas toujours.
Je n'ai pas procédé à une comparaison détaillée de ce texte avec SFAS 157
(théoriquement, l'IASB devrait publier un comparatif). Apparemment, il y a très
peu de différences : on a rajouté quelques paragraphes sur les marchés
illiquides, conjoncture oblige !
Ce qui est frappant, c'est que, malgré les attaques répétées des banques,
des assurances, des hommes politiques et de certains professionnels
opportunistes, la fair value a survécu. Lors de ses deux dernières réunions, le
G20 a bien entendu évoqué le problème des normes comptables, mais les chefs
d'Etat se sont contentés de demander aux régulateurs d'améliorer la "guidance"
et non de mettre en cause le concept. Les différentes recommandations émises à
la fin de l'année dernière par la SEC, l'AMF, l'IASB, le FASB pour répondre à
la problématique de l'évaluation dans des marchés illiquides étaient en fait
plus de l'ordre de la cosmétique que du fond car toutes les réponses figuraient
déjà plus ou moins dans les textes existants à l'époque. Illustration que rien
n'a bougé : le texte que vient de sortir l'IASB est une reprise de celui
que les américains avaient écrit en 2005, donc deux ans avant le début de la
crise !
De fait, les concepts évoqués dans ce texte ne heurteront pas la pratique
des évaluateurs. SFAS 157 avait d'ailleurs été écrit à l'époque en
collaboration avec de nombreux professionnels de l'évaluation. C'est un texte
avant tout financier et non comptable. Certes, il y a quelques imperfections
comme une apparente confusion entre prix et valeur, confusion relevée dans une
étude fort intéressante de l'EDHEC à laquelle j'avais déjà fait allusion dans
ce blog ("juste
valeur ou non : un débat mal posé"). Autre raison d'inconfort :
la persistance de la valeur d'usage qui est une vision totalement artificielle
de la valeur d'une entreprise.
Mais au total, il s'agit d'un bon texte. Faut-il aller plus loin ?
Faut-il surtout, comme l'a suggéré le G20 en avril dernier que le régulateur
comptable "améliore les standards de l'évaluation" ? On espère qu'il y
renoncera pour une raison essentielle que j'ai décrite dans un article paru il
y a quelques mois (voir
mon post du 21 décembre 2008 sur ce sujet) : la création et la mesure
de la valeur obéissent à des mécanismes trop complexes pour pouvoir être
décrits dans un texte normatif. Une seconde raison est qu'il existe à présent
une institution internationale qui a justement pour vocation d'aider la
profession des évaluateurs à mieux exercer leur mission (l'International Valuation Standards Council présidé
par Michel Prada).
J'ai fait une présentation sur ce sujet à Bruxelles le 9 juillet dernier à l'occasion du Valuation & Risk Policy Forum.
dimanche 22 février 2009
L'évaluation des lignes d'investissement des fonds de private equity
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 22 février 2009, 08:43 - Actualité de l'évaluation
L'Agefi Hebdo du 19 au 25 février
2009 m'a interrogé sur la question des évaluations des lignes
d'investissement des fonds de private equity.
On sait que dans le cadre de leur obligations comptables, les fonds sont
obligés, au même titre que toutes les entreprises dont l'information financière
est régie par les IFRS, de procéder à des tests d'impairment de leurs actifs.
Jusqu'à présent les techniques d'évaluation étaient assez simples. L'approche
privilégiée par la profession est la méthode des multiples. Les
recommandations de place sont assez claires en la matière.
Mais ces approches ultra simplistes dont les
limites sont connues ne marchent plus aujourd'hui. Je serais même tenté de
dire qu'elles n'ont jamais vraiment marché ! Les cours de bourse intègrent
aujourd'hui bien d'autres éléments et phénomènes que la valeur fondamentale qui
est celle que l'on recherche dans cet exercice comptable (n'oublions pas que la
fair value est un concept théorique qui repose sur la convention que la valeur
est le résultat d'une négociation entre un "willing buyer" et un "willing
seller" dans des conditions normales de marché) :
- le cours de bourse est le résultat d’un processus complexe d’anticipations qui peuvent être en décalage temporaire avec les estimations du management. Il englobe tous les scénarios envisagés par les investisseurs pondérés par leurs probabilités d’occurrence, probabilités qui dépendent des stratégies possibles et du système de gouvernance mis en place par l’entreprise. Les fluctuations boursières sont le reflet de la volatilité des positions compétitives actuelles et potentielles de l’entreprise dans une économie où le hasard devient « sauvage » ;
- il dépend également de la psychologie des marchés. Face à l’incertitude, les investisseurs peuvent développer un comportement mimétique qui va les conduire à regarder davantage ce que font les autres investisseurs plutôt que la réalité de l’entreprise. Après tout, il ne sert à rien d’être le seul à avoir raison face aux marchés : ce comportement mimétique qu’il soit informationnel ou autoréférentiel est finalement assez … rationnel !
- l’importance de l’environnement dans lequel l’investisseur agit est critique. La volatilité actuelle des marchés est bien illustrée par le syndrome du Millenium Bridge : lors de l’inauguration de ce Pont en 2000, les milliers de piétons présents ont commencé à faire osciller légèrement la structure. De manière naturelle, chaque piéton a adapté sa position au même moment afin de retrouver son équilibre, ce qui a conduit à des oscillations encore plus violentes. L’analogie avec les marchés financiers est claire : le prix d’un actif reflète ses fondamentaux mais il est aussi une « incitation à l’action » ;
- il existe une boucle de rétroaction entre valeur de marché et valeur fondamentale. Les options de croissance futures de l’entreprise représentent une partie importante de sa valeur de marché. Imaginées par les dirigeants, elles sont consacrées financièrement par les investisseurs lorsque ceux-ci les intègrent dans leurs anticipations. Cependant, cette construction peut être anéantie par une chute du cours de bourse : en limitant la capacité future de l’entreprise à financer l’exercice de ces options, les investisseurs eux-mêmes en réduisent la valeur. Cette situation peut naturellement dégénérer et inscrire valeur de marché et valeur fondamentale dans une logique dépressive ;
- enfin, dans certaines situations comme celle que nous connaissons aujourd’hui, la valeur de marché ne reflète plus les anticipations des investisseurs sur la rentabilité et le risque futur, mais le volume de liquidités disponibles des acheteurs potentiels (voir Allen et Carletti, Market-to-market accounting and liquidity pricing : Journal of Accounting and Economics 2008. Cette situation est profondément déstabilisante car elle conduit à des réactions en chaîne dont on ne mesure encore ni l’ampleur ni les conséquences.
Dans ces conditions, la méthode ultra-simpliste des multiples (qui suppose que les cours constituent la meilleure approximation de la juste valeur) ne marche plus. Il faut en revenir aux analyses fondamentales, au bon vieux DCF qui possède de nombreuses vertus :
- On peut penser (espérer ?) que lorsque l'investissement a été entrepris et la dette pour le financer à été levée, le fonds a conduit une analyse détaillée des cash flows futurs de l'entreprise ... ! Il devrait donc être assez naturel d'évaluer celle-ci sur la même base.
- A la différence des multiples, les hypothèses utilisées sont claires et auditables. Et il faut tuer la critique constante qui consiste à dire que l'on ne sait pas de quoi l'avenir sera fait et qu'un exercice de projections est théorique ou vain. Faire l'évaluation d'une entreprise, c'est TOUJOURS faire un pari sur son avenir, ses cash flows futurs et son risque. L'utilisation d'un multiple n'est rien d'autre qu'un mini DCF rustique qui consiste à actualiser à l'infini une mesure censée être représentative d'un flux.
- L'utilisation d'un DCF permet d'être plus pertinent sur les fondamentaux
intrinsèques de la société dans laquelle on a investit. C'est une preuve que
l'on suit correctement son investissement. C'est plus rassurant pour les
auditeurs, les administrateurs et les investisseurs (actuels et
futurs)
Bref, la période actuelle nous incite à revenir aux fondamentaux de la création de valeur. Qui peut s'en plaindre ?
dimanche 21 décembre 2008
Le débat sur la juste valeur : de l'illusion comptable au réalisme financier
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 21 décembre 2008, 07:11 - IFRS
L’opportunité de l'introduction de la juste valeur a toujours donné lieu à
d’intenses
débats en particulier pour leur application aux instruments financiers.
Mais la polémique a redoublé de violence depuis le début de la crise
financière. Il est apparu que la conjonction du principe de juste valeur d’une
part et de normes prudentielles bancaires s’appuyant sur la comptabilité
d’autre part, pouvait avoir un effet pro-cyclique. Plusieurs
dirigeants d’institutions bancaires ou d’assurance se sont empressés d’envoyer
les normes comptables dans le box des accusés avec les agences de notation et
les fonds alternatifs. Il faut dire qu’il est plus facile de critiquer le
référentiel comptable que les normes prudentielles lorsque l’on est sous le
joug des superviseurs bancaires.
Pourtant, de manière significative, le principe de juste valeur n’a pas subi
les foudres des dirigeants du G20. La
déclaration publiée à la suite du Sommet du 15 novembre 2008 reste
silencieuse à leur endroit, même si les autorités comptables sont appelées à
« œuvrer à l'amélioration des lignes directrices pour la valorisation des
titres en tenant compte de l'évaluation des produits complexes illiquides, en
particulier en période de tension sur les marchés financiers ».
L’un des mérites de cette crise nous semble avoir été de clarifier le débat
(à défaut d’avoir permis l’émergence de solutions totalement claires et
opérationnelles !) sur deux points principaux qui marquent la fin d’une
certaine utopie comptable et le retour à un réalisme financier :
- Conceptuellement, établir un bilan qui puisse ou même doive refléter de manière réaliste la valeur de marché des entreprises est une ambition démesurée. Le marché est trop complexe pour se laisser capturer dans un système comptable.
- La mise en œuvre d’une évaluation suppose une part importante de jugement.
L’encadrement de ce processus par un référentiel comptable est dangereux. Les
prescriptions imposées aux évaluateurs ont ainsi été logiquement et sagement
assouplies.
Je viens d'écrire un article sur ces questions dans la Revue Trimestrielle de Droit
Financier. Les principaux arguments développés dans cet article sont les
suivants :
Sur le premier point, il faut rappeler que la comptabilité a avant tout pour
fonction d'informer les investisseurs sur la situation financière de
l'entreprise à un moment donné (voir l'étude de la
récente étude de l'Edhec sur ce sujet). C'est à l'investisseur de procéder
à sa propre évaluation. Lorsque les comptes sont publiés, le marché a déjà fait
son travail de découverte du prix en fonction des informations qui lui ont été
données (théoriquement, l'entreprise n'a pas attendu la publication des comptes
annuels pour l'informer de toutes les informations clés qui pourraient avoir un
impact sur le cours). En tout état de cause, les règles comptables sont encore
telles que les bilans présentent une hétérogénéité qui leur interdit toute
prétention à refléter la réalité de la valeur de marché de
l'entreprise.
Mais il y a un élément plus important que la nature de la comptabilité : c'est tout simplement que la complexité des mécanismes économiques et financiers ne se laissent pas facilement capturer dans un système comptable ou même une évaluation. Evaluer des actifs est plus compliqué que jamais.
Comme l’a dit Christian Noyer, « à bien des égards, la crise actuelle est une crise de valorisation ». La crise de l’évaluation résulte de la complexité croissante des mécanismes de création de valeur, de la dynamique itérative qui existe entre valeur de marché et valeur fondamentale et enfin de l’inadaptation croissante de nos modèles mentaux au nouveau paradigme de la valeur.
Sur le second point (l'encadrement du processus de l'évaluation par la
comptabilité), j'ai déjà dit ailleurs ce que j'en
pensais. Les auteurs des prescriptions que l'on trouve dans les référentiels
comptables n'étaient manifestement pas des évaluateurs. Et, malheureusement les
auditeurs et les régulateurs (boursiers et comptables) peuvent avoir tendance à
procéder à une surenchère prudentielle.
Je crois que la consécration de la juste valeur dans la comptabilité est
plus un facteur sclérosant que revigorant pour la pratique de l’évaluation.
Certes, une conception économique de la comptabilité est préférable à une
vision purement historique. Mais il est illusoire et dangereux de figer des
approches d’évaluation dont certaines sont d’ores et déjà partiellement en
décalage avec la logique financière classique .
La crise récente a mis en lumière les difficultés d’évaluation d’un certain nombre d’actifs financiers qui avaient pourtant été construits sur la base de modèles financiers sophistiqués. Les mêmes difficultés ont été constatées pour l’évaluation d’actifs réels plus classiques.
La diversité des modèles de développement et la complexité des interactions entre marchés réels et marchés financiers rendent illusoire la fixation d’une approche d’évaluation universellement et continuellement applicable.
En réalité, le fond du débat doit être celui de la transparence.
L'évaluation en juste valeur doit être l'occasion pour le management de
présenter au marché sa conviction sur les paramètres clés de la valeur des
actifs de l'entreprise. Les évaluations doivent être effectuées suivant les
approches les plus pertinentes possibles et non celles qui sont prescrites par
les normes comptables.
Les investisseurs ne se font pas d’illusions sur la solidité des justes valeurs publiées par les entreprises. Pour le pratiquer eux-mêmes, ils savent que le processus d’évaluation est très subjectif. Lorsque l’entreprise procède à l’évaluation de ses actifs, elle porte un jugement sur un grand nombre de paramètres. Il s’agit d’une simple opinion, certainement mieux informée que la plupart des intervenants, mais qui reste fragile et qui sera probablement démentie dans le futur.
Le vrai problème de l’investisseur est celui de l’asymétrie d’information avec le management de l’entreprise. De ce point de vue, l’utilisation des approches marked-to-model qui doit, en vertu des normes comptables, s’accompagner d’une transparence supplémentaire est plus utile à l’investisseur que la publication d’un cours que ce dernier connaît déjà (et qui est obsolète depuis des mois).
mardi 11 novembre 2008
Une nouvelle étude sur la prime de risque
Par Jean-Florent Rérolle le mardi 11 novembre 2008, 18:46 - Techniques
En juillet dernier, j’avais consacré un post à la prime
de risque de marché qui est un paramètre essentiel dans la construction d’un
taux d’actualisation. Malgré l’existence d’une littérature abondante sur le
sujet, force est de constater que l'on est encore loin d'un consensus sur la
façon de la calculer.
On observe trop souvent des pratiques pour le moins curieuses : une illustration de la confusion ambiante est offerte par l’exemple que j’avais cité (et qui était tiré de la lettre Vernimmen de mars-avril 2007) de l’expert qui retient :
"une prime de 5% basée sur une moyenne d’un échantillon de 30 études: •dont une date d’avant 1965, •dont certaines ne font que citer d’autres études de l’échantillon qui se trouvent ainsi doublement pondérées, •dont deux études portent sur le marché danois alors que le reste des sources porte essentiellement sur le marché américain, •dont la même étude citée 2 fois parce qu’ayant changé de sponsor financier dans l’intervalle, •dont des manuels de finance qui ne font que citer des travaux de chercheurs sans mener leurs propres recherches, cités dans des éditions vieilles de plus de 15 ans et pourtant réactualisées régulièrement par leurs auteurs ! "
De même, certains organismes (Ibbotson)
ou experts (Roger
Grabowski) continuent de publier des recueils de primes historiques
présentés (notamment par les professionnels américains) comme des références
incontournables pour les évaluateurs.
Pourtant, il faut rappeler que dans la perspective d’une évaluation, la
prime de risque ne peut être que prospective et non historique. La valeur d’une
entreprise dépend de l’exigence de rentabilité des investisseurs au jour où
celle-ci est calculée et non de la rentabilité observée dans le passé.
D’ailleurs, la prime de risque historique évolue dans un sens contraire à celui
de la prime de risque implicite. Lorsque les cours augmentent (baissent) la
prime de risque historique augmente (baisse) et la rentabilité exigée baisse
(augmente). On s'étonne que des experts continuent de vanter les mérites des
primes historiques.
Aswarth Damodaran, professeur à la Stern School of Business et bien connu des évaluateurs vient de publier un papier de travail sur ce sujet : « Equity Risk Premium (ERP) : Determinants, Estimation and Implications». Il s’agit d’une étude très complète qui effectue une revue critique des différentes techniques de calcul de l’ERP (statistiques historiques, enquêtes et calcul d’une prime implicite) et propose une grille d’analyse pour effectuer un choix entre les approches concevables.
jeudi 3 juillet 2008
La prime de risque : faites votre choix !
Par Jean-Florent Rérolle le jeudi 3 juillet 2008, 21:02 - Techniques
Variable essentielle dans la construction d'un taux d'actualisation, la
prime de risque du marché fait toujours l'objet d'intenses débats dans la
communauté des évaluateurs. Deux grandes conceptions
s'affrontent :
- la prime de risque prospective : c'est la plus rigoureuse sur le plan
financier. Elle pose cependant le problème de son calcul qui n'est guère à la
portée de l'expert lambda. En France, Associés
en Finance demeure la référence. A noter que cette prime, calculée dans le
modèle Trival (trois
variables) n'est pas homogène avec celle utilisée dans le modèle du MEDAF
(deux variables) Cela n'empêche pas certains évaluateurs de prendre la prime
calculée par Associés en Finance et de la mettre sans états d'âme dans le
modèle du MEDAF...
- la prime de risque historique : sa mesure est plus incontestable
(même s'il existe de multiples modalités pour la calculer), mais elle présente
l'inconvénient d'être historique. L'évaluateur qui l'utilise prend alors comme
hypothèse que le coût du risque du passé est égal à celui de l'avenir, ce qui
est un pari audacieux !
Une excellente reflexion sur cette question peut être trouvée dans la
lettre Vernimmen
numéro 56 de mars-avril 2007. On y mentionne l'exemple particulièrement
affligeant d'un expert ayant justifié une prime de 5% en faisant la moyenne de
30 études différentes!
Ceux qui s'intéressent à cette question, véritable tarte à la crème de la finance, consulteront avec intérêt l'étude que Pablo Fernandez vient de publier et qui examine 100 livres de finance publiés entre 1979 et 2008 (Brealey, Myers, Copeland, Damodaran, Merton, Ross, Bruner, Bodie, Penman, Weston, Arzac...). Les primes mentionnées s'étalent de 3 à 10% : il y en a donc pour tous les goûts !
dimanche 23 septembre 2007
De nouveaux standards pour la valorisation des intangibles
Par Jean-Florent Rérolle le dimanche 23 septembre 2007, 20:27 - Actualité de l'évaluation
Après avoir publié en juillet dernier une nouvelle version de
ses standards, L'International Valuation Standards Committee (IVSC) récidive :
il vient de diffuser un document soumis à la discussion du public sur la
détermination de la juste valeur des actifs intangibles dans le cadre des IFRS.
Ce document concerne IFRS 3, IAS 36 et 38.
Ce document sera utile au débat car les praticiens continuent de se poser
de multiples questions sur la façon d'appliquer concrètement les standards IFRS
en matière d'évaluation d'actifs tangibles et intangibles. Il est publié à un
moment où le sujet loin d'être stabilisé (la phase II du projet "Business combinaisons" est encore active et l'IASB a lancé
une consultation sur un standard IFRS 3 amendé d'une part et sur la mesure de la juste valeur dans la foulée de celle du FASB).
Après un certain nombre de considérations sur l'interprétation de différents
concepts (caractéristiques des actifs intangibles, marchés actifs et inactifs,
les acteurs du marché-"markets participants", la définition de la juste valeur,
la séparabilité des actifs intangibles), le document présente les différentes
méthodes d'évaluation possibles.
L'IVSC définit traditionnellement 3 catégories de méthodes : la "Sales
comparison" ( terminologie propre aux évaluateurs immobiliers qui vise les
méthodes fondées sur les transactions), l''income capitalisation approach" et
l'approche par les coûts".
Notant que les actifs intangibles sont souvent uniques, l'IVSC considère que
la "Sales comparison", et plus particulièrement la méthode des transactions
similaires n'est pas très adaptée et, qu'en conséquence, elle ne peut être
utilisée que pour corroborer les résultats obtenus par une méthode
intrinsèque.
Des développement sont ensuites consacrés aux principales techniques
utilisées dans l'approche de l'"income capitalisation" :
- la méthode des redevances ("relief from royalty method")
- La méthode du surprofit
- La méthode des cash flows
Enfin, le document présente l'approche par les coûts (essentiellement la
méthode de remplacement) qui permet d'établir la valeur maximale de l'actif
intangible.
A noter quelques points intéressants :
- le constat que "under SFAS 157, most valuation assumptions for intangible assets would be Level 3 inputs"
- la claire préférence pour l'income capitalisation approach
- la définition du "willing buyer" et du "willing seller" dans IVS 1 reprise dans IAS 40
- un exemple d'ajustement de la valeur lorsque, dans certains pays, il est possible de réaliser des économies fiscales en amortissant l'actif intangible (TAB : "tax amortisation benefit")
- un exemple de calcul de la "contributory asset charge" , calcul qui est nécessaire lorsque la méthode des cash flows est utilisée (pour ajuster le résultat afin de ne conserver que la valeur de l'actif intangible). Un exemple de calcul du WARA ("weighted average rate of return on assets") qui doit être rapproché du WACC de l'entité est également donné dans la section 6.
- la section 6 sur la détermination et le "benchmarking" des données utilisées pour l'évaluation (en particulier les développements sur l'analyse des redevances sur des actifs "similaires")